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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/705

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la couronne de Pologne héréditaire dans la maison de Saxe, combinaison qui déplaisait presque autant à nos amis qu’à nos ennemis en Allemagne, et à Louis XV lui-même autant qu’au prince de Conti, le candidat de la cour au trône de Pologne. D’Argenson réussit cependant à marier le dauphin avec une fille de l’électeur de Saxe roi de Pologne, Auguste III, en dépit de l’Espagne, qui désirait le mariage du prince avec l’infante Antonia, sœur de sa première femme, et au grand émoi du conseil, qui n’avait pas été mis dans la confidence de cette négociation. « Tout passa par moi seul, s’écrie glorieusement d’Argenson, et tout se passa sans la moindre méprise. Qui eût dit que les mesures de mes ennemis étaient si bien prises que je devais recevoir mon congé précisément le soir de la célébration du mariage à Dresde ? J’avais joué dans cette affaire plutôt le rôle de premier ministre que celui de simple secrétaire d’état. C’est ce qui animait contre moi l’envie et la jalousie… On dit au roi que je n’avais pas l’air de cour ; il le crut et me congédia. »

L’excellent homme s’exagérait beaucoup sa propre importance et la futilité des argumens dirigés contre lui. Sans doute il avait donné à ses collègues et à l’Espagne de sérieux motifs d’humeur, et au roi de frivoles sujets de plainte ; mais il succomba surtout sous son renom d’incapacité. « Tout le monde convient, dit le duc de Luynes à propos de la disgrâce du marquis d’Argenson, qu’il a de très bonnes intentions et qu’il veut le bien ; mais malheureusement il manque des talens nécessaires pour y parvenir. » Barbier, dont la famille appartenait à la clientèle des d’Argenson, est bien plus dur encore : « on dit généralement que les affaires dont était chargé M. le marquis d’Argenson lui étaient véritablement étrangères, et qu’il n’y entendait rien. » Un de nos estimables contemporains dont l’Histoire de France fait aujourd’hui autorité auprès du public radical, M. Henri Martin, nous affirme hardiment le contraire. Il voit en d’Argenson un sage vertueux à la façon de Vauban, un novateur presque républicain, un précurseur de Rousseau, un ami de l’Italie selon son propre cœur, et il ne veut pas qu’un si excellent type des opinions et des vertus démocratiques ait manqué comme ministre des qualités nécessaires ; il ne lui refuse donc que les qualités accessoires, indispensables dans un pareil temps. En aucun temps, il ne suffît, pour être un bon ministre, d’avoir le pressentiment de ce qui serait possible ou désirable dans l’avenir ; il faut encore avoir l’instinct juste de ce qui est à faire dans le présent. D’Argenson avait peut-être à ses heures la seconde vue ; mais il n’avait pas tous les jours la simple clairvoyance d’un homme de bon sens. À aucune époque, il n’aurait eu l’esprit assez pratique pour être vraiment propre à gouverner l’état, ce qui n’empêche pas qu’il avait trop pratiqué les hommes et les affaires pour s’être arrêté aux opinions qu’admire en lui l’école