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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/695

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accompagné de Marina. Subiaco est à neuf lieues plus avant dans les montagnes, vers le sud-est, près de la frontière du royaume de Naples. J’ai fait la course à pied par une journée admirable. La route suit le Teverone. Elle est assez déserte ; mais les rares habitans du pays qu’on rencontre ont un caractère très particulier. Rien de plus gracieux que ces jeunes filles du village, de la Cervara, qui descendent du nid d’aigle qu’elles habitent au haut des rochers pour venir chercher l’eau des fontaines dans leurs vases de cuivre aux formes étrusques. Leurs ancêtres se sont jadis réfugiés, dit-on, sur ces cimes nues pour échapper aux Sarrasins ; mais on ajoute d’autre part que quelques Maures s’y sont fixés. Quoique cela paraisse peu probable, on serait disposé à le croire en voyant le type oriental de ces jeunes filles. Leurs allures font penser aux femmes de Judée puisant de l’eau à la citerne de Rébecca. L’une d’elles m’a donné à boire et a refusé toute gratification malgré son extrême misère : rare désintéressement en terre d’église ! Il est vrai qu’il n’y a dans ces rochers arides ni étrangers ni couvens. Même en cette saison, les pentes des montagnes sont toutes vertes à cause des broussailles de buis qui les garnissent. À Subiaco, je ne trouvai pas encore mes fugitifs ; ils étaient partis pour Olevano le jour même où arrivait un peintre de leurs amis qui venait copier la chapelle du cloître de Saint-Benoît. Je ne me décourage pas ; en route donc pour Olevano ! Je fais six ou sept lieues à travers les croupes arrondies de l’Apennin, dont les châtaigniers et les chênes conservent encore toutes leurs feuilles brunies par les premiers froids. Le sol est partout couleur d’ocre et de terre de Sienne. Je marche dans un vrai désert. Le paysage est admirable de lignes et de couleur. C’est un tableau du Poussin. Je traverse un de ces villages de montagnes dans le genre de la Cervara. Ce sont des maisons en ruine qui s’écroulent, assises sur des rochers qui s’effritent et s’éboulent. Tout tombe et s’en va. Rien n’égale le dénûment de ces lieux désolés. Je veux me rafraîchir, je ne trouve rien : pas de pain, on ne mange que de la polenta ; pas de vin, la vigne n’est pas cultivée ; pas même d’eau, ce n’est pas l’heure où. l’on va en chercher dans la vallée, et la provision est épuisée ; sur le roc pelé, pas un arbre, pas un épi, pas un brin d’herbe. C’était Rocca-San-Stefano. Comment les habitans de ces masures en ruine ne les abandonnent-ils pas peu à peu pour se construire d’autres demeures là-bas, dans les fonds fertiles, aux bords des ruisseaux, près des ombrages, maintenant qu’ils n’ont plus à craindre les pillages des nobles romains ou des Sarrasins ? C’est que leur résignation est grande et leur inertie extrême. On dirait qu’une malédiction d’en haut pèse sur ce beau pays. Enfin à Olevano je trouvai Walther et Marina ; elle très heureuse de me revoir, lui sombre et presque farouche d’abord, puis adouci et toujours