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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/691

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Qu’est-ce que vivre ? Passer. Et même ce court, passage, ce « point » est souvent douloureux : une souffrance, une agonie, quoi de plus ? Mais, ajouta-t-elle, ne nous arrêtons pas ici. Voulez-vous me permettre de vous montrer les statues que je préfère ? Ne craignez pas d’être vus avec moi. Je suis habillée comme une contadine, et l’on croira que je suis votre fermière, à qui vous voulez bien montrer les belles choses de la ville.

Elle nous fit arrêter successivement devant les figures qu’elle aimait le plus, et nous ne pûmes que nous incliner devant la sûreté de son goût. Quand nous sortîmes du Vatican, elle nous proposa de nous montrer une vue de Rome plus complète que toutes celles que nous avions pu admirer jusque-là.

Elle nous conduisit par les rues désertes et pauvres qui s’ouvrent immédiatement derrière la colonnade de Saint-Pierre. Nous gravîmes une ruelle étroite, qui se terminait en un sentier encaissé entre des pierres et des broussailles, jusque près du couvent de Sant’Onofrio, où est mort le Tasse. Nous étions sur le Janicule, l’une des sept collines, et Rome se déployait à nos pieds sur les deux rives du Tibre, roulant ses eaux toujours blondes sous les ponts des empereurs et des papes. La vue était en effet imposante. À notre droite, le soleil, qui se penchait déjà vers les flots voisins de la Méditerranée, éclairait de ses rayons dorés les maisons, les monumens et les montagnes. Dans cette chaude lumière apparaissaient, dominant la plèbe des habitations modernes, les restes puissans des constructions antiques, le dôme aplati du Panthéon, semblable à la carapace d’une tortue gigantesque, les voûtes béantes de la grande basilique qu’on eût prises de loin pour d’immenses cavernes, les grands pans de mur du Colisée arrachés comme des roches brisées par un soulèvement géologique, et les colonnes du temple de Jupiter Stator dans leur fier isolement, puis en face de nous les jardins du Pincio et les lignes élégantes de la villa Médicis au milieu de ses bosquets de chênes verts. D’un côté le Soracte, de l’autre les hauteurs plus rapprochées de Tusculum et de Rocca di Papa, détachaient en violet tendre leurs plans accentués sur un ciel d’un vert de plus en plus pâle, à mesure qu’il s’abaissait vers l’horizon, comme dans les tableaux de Francia et du Pérugin.

— Cela est beau, n’est-ce pas ? nous dit Marina ; mais avez-vous vu Naples ?

— Non, pas encore ; nous y passerons peut-être en quittant Rome.

— C’est à Naples qu’il fait bon vivre, reprit-elle. Là, les monumens de l’homme disparaissent ; c’est la terre et la mer qui vous font fête, la mer surtout. C’est parce que j’aime tant la mer, et que j’en parle si souvent, qu’on m’a surnommée Marina.