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beaucoup de raison. L’influence de cette nuit paisible et de cette femme étrange m’avait rendu sérieux. Walther s’approchait ; je les quittai pour aller rejoindre mes compagnons, qui buvaient le coup de l’étrier.

Le retour fut bruyant et gai. Les voitures descendirent au grand trot la côte de Tivoli : l’air vif, la rapidité de la course, nous animèrent davantage encore ; mais, arrivés au bas de la montagne, les chevaux ralentirent leur allure, et peu à peu nos éclats de joie allèrent en diminuant. Comme il arrive d’ordinaire, une sorte de mélancolie suivit la trop vive excitation du plaisir. Pour dissiper cette impression qui nous envahissait tous, on pria Marina de chanter. Sa voix était pleine et mâle comme celle de beaucoup d’Italiennes. Elle nous chanta une complainte triste et douce dont je ne me rappelle plus que les deux premiers vers :

T’amo d’intanto
T’amo col pianto.

Ce chant n’était pas fait pour ranimer notre gaîté. Quand elle eut fini, on essaya en vain de causer : la conversation languissait et le silence se fit malgré nos efforts. Au fond, il nous allait mieux à tous. Les anges passaient, comme on dit en Pologne : c’était l’aspect solennel de la campagne romaine qui pesait sur nos âmes. Le majestueux abandon de ce désert, infini en apparence dans la vague clarté de la lune qui effaçait tous les plans ; la nudité des espaces vides dont aucun arbre, aucune chaumière, rien qui indiquât la vie, ne rompait les lignes monotones ; au lieu du parfum des plantes, les acres vapeurs de la Solfatare, dont l’odeur sulfureuse semblait annoncer l’approche de l’Averne ou de l’Erèbe, le repos complet que ne troublait nul bruit d’être animé, sauf le mugissement lugubre et sourd d’un buffle au loin couché dans les marais, tout contribuait à éveiller en nous de vagues idées de mort et de néant. Le vent de la nuit passant sur la cendre de tant de tombeaux avait éteint notre gaîté, comme l’air froid sorti d’un sépulcre éteindrait une lampe.

Ces détails, tous très présens à ma mémoire, me frappèrent d’autant plus qu’avec son pâle visage et son vêtement blanc Marina m’apparut ce soir-là, dans ce paysage désolé, comme le spectre de la Rome païenne parcourant son empire désert.

À mesure que nous arrivions à connaître davantage cette singulière personne, nous comprenions mieux l’entraînement que subissait Walther et aussi le danger dont une passion aussi vive menaçait son avenir. Dès le lendemain soir, quand nous nous rencontrâmes au café, nous voulûmes essayer de combattre un amour qui devait faire leur malheur à tous deux. Nous savions qu’il analysait tous