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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/686

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jeunes artistes riaient aux éclats de ces ornemens, qui ne déparaient pas leur noire chevelure, mais qui s’accordaient très mal avec le costume des hommes. Marina seule, qui avait d’abord semblé prendre grand plaisir aux courses de l’après-midi, devenait de plus en plus pensive et triste à mesure que la nuit tombait. Enfin elle se leva de table. Je la suivis et la trouvai accoudée sur la balustrade de la terrasse qui domine à pic les grottes mystérieuses où s’abîme en bondissant un des bras de la rivière. En m’approchant, je fus frappé de la grâce inimitable de sa pose. Elle s’était enveloppée tout entière de son long châle blanc pour se préserver de l’humidité que la brise apportait de la cascade voisine, et, la tête appuyée sur sa main, elle me rappelait la statue de Polymnie que j’avais admirée récemment au musée du Louvre. Sa beauté sévère, la chaste harmonie des plis retombans de ses vêtemens m’inspiraient une sorte de respect involontaire. On aurait dit la sibylle Tiburtine sortie de son temple, à l’ombre duquel elle se tenait immobile pour consulter les signes du ciel étoile. Je demeurai aussi immobile qu’elle-même. Elle semblait plongée dans une méditation profonde. En ce moment, la lune, se levant au-dessus des hauteurs qui encaissent le Teverone, éclaira en plein son visage, et je vis une larme tomber de ses yeux.

— Vous pleurez, lui dis-je, qu’avez-vous ?

— Voyez cette nuit, répondit-elle, que c’est beau ! Mais pour moi il n’est pas de bonheur complet ; jamais je ne serai aimée, car jamais plus on ne me respectera. Que ne puis-je vivre et mourir ici seule, oubliée de tous !

En même temps elle me montrait le magnifique spectacle qui se déroulait devant nous. Le sombre entonnoir où s’engouffre le Teverone semblait ouvrir sous nos pieds d’insondables abîmes d’où montaient comme des nuages d’encens les humides vapeurs de la chute, irisées par les clartés bleuâtres de la nuit. De l’autre côté du ravin, en face de nous, sur la colline où s’élevait jadis la maison d’Horace, les oliviers agitaient leur pâle et léger feuillage, tandis que le bruit lointain des cascatelles, grandissant et s’abaissant tour à tour, accompagnait doucement la voix plus retentissante de la grande cascade. Les colonnes de marbre du petit temple, les contours des montagnes, la lumière tempérée qui éclairait le paysage, les fines senteurs des fleurs d’automne, le faible bruissement des feuillages et le murmure grave des eaux, tout dans l’œuvre de l’homme et dans la nature sereine était d’une harmonie exquise et d’une proportion parfaite.

— Oui, m’écriai-je, cette nuit est splendide. Devant ce spectacle, le poète qui jadis habitait ce charmant coin de terre aurait dit : « Cueillez la vie tandis qu’elle est en fleur. » Aujourd’hui l’aspect de