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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/682

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là. Il lui a fait les offres les plus magnifiques : elle a refusé. Il lui a fait parvenir les plus splendides parures ; elle les lui a renvoyées avec dédain

Walther vit quelque incrédulité se mêler à nos marques d’étonnement. — Vous avez peine à croire, je le vois, reprit-il, qu’un pauvre modèle ait pu résister aux séductions de tout genre auxquelles ont dû l’exposer sa beauté, son triste métier, sa pauvreté ; moi, je me l’explique. On ne s’est jamais adressé chez elle qu’aux sentimens les plus grossiers ; on lui a offert de l’or, des bijoux ; on a parlé à sa vanité, à ses sens, qu’on a voulu exciter, surprendre. Nul ne s’est approché d’elle comme d’une femme qui eût encore quelque honnêteté. Au fond des hommages dont on voulait l’enivrer, elle n’aura pas eu de peine à distinguer le mépris qui les inspirait. Comment s’étonner qu’elle ait repoussé ces outrages cachés sous des présens ou de belles paroles ? Voici ce qu’elle m’a dit après qu’elle eut dédaigné les offres de l’Anglais : « Je ne lui en veux pas. La grande valeur de ses cadeaux est une marque de politesse ; c’est une preuve qu’il m’estime, autant, qu’un cheval de race ou qu’un tableau de prix. Il a suivi l’usage : avec ou sans la bénédiction de l’église, n’est-ce pas avec des diamans qu’on achète encore les jeunes filles ? Mais un bouton de rose posé dans mes cheveux est mille fois plus beau que toutes ces fleurs en pierreries, et pourtant ce bouton n’a coûté à la nature qu’un rayon de soleil, il ne m’a coûté à moi-même que la peine de le cueillir. Tous les trésors de la terre ne peuvent rien ajouter à la beauté. Mettez à une statue un anneau de rubis dans les oreilles ou dans le nez : la rendrez-vous plus belle ? » Ce qu’elle m’a dit était bien le fond de sa pensée, puisqu’elle a su agir comme elle avait parlé…

— Et pourtant, repris-je, rappelez-vous la cassette de Marguerite. Il est vrai que la pudique ignorance est un danger qui ici n’existe pas. Au reste, il se peut qu’une âme naturellement fière et élevée par le sentiment du beau soit au-dessus de certaines séductions. Votre Romaine d’ailleurs voit les hommes et les choses de près ; puis, étant sans illusions, elle doit être à l’abri de bien des faiblesses. Toutefois il m’est difficile de comprendre comment cette personne, sortie du peuple, nourrie par une famille pauvre et vivant sans doute avec des gens assez vulgaires, a pu acquérir ces instincts nobles, ces sentimens purs que vous avez cru rencontrer en elle.

— Vous pensez donc que, comme tous ceux qui aiment véritablement, je me suis créé une idole pour mieux pouvoir l’adorer, et que je l’ai dotée de perfections qui n’existent que dans mon imagination exaltée ? Soit ; vous pourrez peut-être en juger par vous-même. Remarquez cependant que ce qui serait extraordinaire et