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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/681

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Elle était réellement belle, sans avoir cependant ce teint mat, mais chaud, ordinaire aux carnations méridionales. Elle était extrêmement blanche de peau, et plutôt trop pâle. C’était peut-être cette particularité qui l’avait désignée au choix du jeune artiste. Au reste, ce n’est pas la beauté de ses traits qui me frappa le plus, mais l’harmonie de ses gestes, de sa démarche, de toute sa personne. Elle n’avait montré ni les grâces provoquantes de la coquetterie, ni les gaucheries maladroites de la timidité ; elle était partie lentement, avec une aisance que rien ne troublait. Elle semblait se mouvoir comme un cygne sur les eaux. Elle rappelait le mot de Virgile : incessu patuit dea.

Je l’ai revue plusieurs fois depuis, et toujours la simplicité et la grâce de ses mouvemens m’étonnèrent. Soit que l’étude chez elle atteignît au naturel, soit que la vue habituelle des chefs-d’œuvre de l’art grec, qu’elle aimait à contempler, eût agi sur elle à son insu, il est certain qu’à chaque instant elle reproduisait les lignes les plus pures des marbres antiques.

Quand nous partîmes, Walther nous accompagna. — J’ai deviné sans peine, nous dit-il, le but de votre visite : vous avez voulu la voir. On vous aura parlé de mon stupide amour… On vous aura dit que j’étais fou… Oh ! ne niez pas ! Mes amis me le répètent assez, car entre artistes on ne se ménage pas la vérité, et mon secret n’en est plus un pour personne. Et cependant il m’en coûte toujours d’en parler. Aimer d’un amour sérieux et jaloux, oui, jaloux, entendez-vous, un modèle à qui un caprice de quelques jours ferait trop d’honneur, je sais que cela est ridicule. Je me le dis à moi-même, mais je n’y puis rien. Je suis dominé par un attrait plus fort que ma volonté. Au reste, c’est une étrange personne, ce modèle, que le premier venu peut faire poser dans son atelier pour quelques écus. Si elle savait dessiner, ce serait un grand peintre, ou plutôt un grand sculpteur, car elle préfère les statues aux tableaux. Elle a un goût exquis et sûr. En deux mots, elle apprécie le mérite d’une œuvre d’art. Je ne connais pas de critique qui la vaille. Elle se plaît aussi à entendre parler des hauts faits des anciens Romains et de la gloire de la Rome antique, comme si elle était la fille des Scipions. Quant à moi, je la crois vertueuse. C’est là, je ne l’ignore pas, aux yeux de mes amis, le comble de l’absurde et la preuve évidente de ma folie. Eh bien ! je puis du moins affirmer que son amour n’est pas banal.

— Oui, lui dis-je, j’ai entendu parler de ce Français…

— Non, reprit-il vivement, il y avait à Rome au printemps dernier un Anglais très riche, qui l’aimait autant que je l’aimais moi-même, mais autrement, comme il faut, paraît-il, aimer ces femmes-