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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/680

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sang ne palpite pas dans le sein de la pâle fiancée. Lorsque sa mère confondue la surprend dans la chambre du jeune Athénien : « Pourquoi, lui dit-elle, m’envier cette nuit de bonheur, à moi, descendue si jeune au tombeau ? J’ai été promise à ce jeune homme quand le temple de Vénus brillait encore de tout son éclat, et le chant de vos prêtres n’a pu éteindre le feu qui brûlait dans mon cœur. Maintenant que ma main a touché sa main, ce beau jeune homme doit mourir, car j’ai sucé tout le sang de ses veines. Réunissez-nous au moins sur le même bûcher, et tandis que la flamme dévorera nos restes, nous irons rejoindre le cortège éclatant de nos anciens dieux. »

Cette œuvre, où le fantastique et le réel sont combinés avec un art admirable, avait vivement frappé Walther. Nous sûmes plus tard qu’il avait trouvé quelque similitude entre certains sentimens familiers à son modèle et l’idée que Goethe, le grand païen, avait voulu exprimer dans ce poème, tout plein de regrets pour la Grèce antique. Le peintre avait choisi le moment où le jeune homme présente à sa fiancée la coupe de vin qu’elle saisit d’une main avide. Par l’opposition des effets de lumière, l’artiste avait obtenu un contraste saisissant. Tandis que la jeune fille, toute blanche dans son linceul blanc, était éclairée par la lumière bleuâtre d’une nuit d’été dont la douce clarté pénétrait par la fenêtre ouverte, le jeune Athénien était tout illuminé des chauds reflets que projetait sur lui la lampe posée sur une table à trois pieds. Elle, d’une beauté diaphane, d’une forme légère et vaporeuse, à moitié perdue dans les rayons argentés de la lune, semblait un de ces gracieux fantômes créés par l’imagination mystique du moyen âge. Lui, au contraire, semblable à l’Apollon Pythien, offrait l’image de la vie antique dans sa force sereine et dans sa noble harmonie. L’exécution de ce tableau était certes loin d’être parfaite ; mais le sujet était si bien compris et l’idée si bien rendue, que j’exprimai très vivement à notre ami l’admiration sincère que m’inspirait son œuvre. Je profitai de ce moment pour jeter enfin un regard sur le modèle que nous avions tant désiré voir. La jeune Romaine ne semblait nullement gênée de notre présence ; elle demeurait là, devant nous, immobile, enveloppée dans son vêtement blanc à longs plis, la tête ceinte de la torsade noir et or, en signe de deuil. C’était bien la fiancée de Corinthe telle que les vers de Goethe la font deviner.

— Je vois, monsieur, que vous ne travaillerez plus aujourd’hui, dit-elle à Walther. Il se fait déjà tard ; je reviendrai demain.

Et, soulevant une portière qui séparait l’atelier d’une pièce voisine, elle disparut.

J’avais compris le charme puissant qu’elle exerçait sur notre ami.