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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/679

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et Aristote, le pénétrant observateur des réalités terrestres ; mais le feu que notre ami avait mis dans le débat nous avait fait deviner son secret. Cela toutefois ne nous suffit point : nous voulions connaître celle qui avait inspiré au jeune peintre une passion si sérieuse. Notre ami faisait alors un tableau tiré de la Fiancée de Corinthe, de Goethe, et nous supposions bien qu’il avait besoin de son modèle. Il avait son atelier au-delà de Santa-Maria-de-Capuccini, dans une rue isolée, d’où la vue s’étendait sur les magnifiques cyprès de la villa Ludovisi. Nous allâmes le surprendre un matin à l’heure où il travaillait avec le plus d’assiduité, au risque de froisser en lui un sentiment de pudeur intime bien naturel en pareille circonstance. Il parut désagréablement surpris de notre visite inattendue. Il rougit : un sentiment de gêne le dominait visiblement ; mais son affabilité reprit bientôt le dessus, et il nous tendit la main avec son expansion habituelle. Nous n’étions nous-mêmes guère moins embarrassés que lui ; nous n’osions regarder le modèle, de peur de trahir notre indiscrète curiosité.

— Nous sommes allés aux Capucins, lui dis-je, pour voir le célèbre Saint Michel du Guide, et nous n’avons pas voulu passer si près de votre atelier sans venir le visiter.

Il devinait parfaitement le motif qui nous avait conduits chez lui ; mais, dissimulant la contrariété qu’il éprouvait, il se mit à nous parler du tableau à peu près achevé qui se trouvait sur son chevalet. Je dirai en quelques mots comment il avait compris son sujet, parce que l’impression très vive que produisit alors sur moi cette toile ne se sépare pas dans mon esprit de l’impression plus forte encore que m’a laissée la femme singulière qui avait inspiré cette œuvre. On connaît le magnifique poème de Goethe, La scène se passe au moment où le christianisme commence à pénétrer en Grèce. Un jeune homme part d’Athènes pour aller visiter sa fiancée à Corinthe. Quoique la famille de celle-ci soit devenue chrétienne et que lui soit encore païen, quand il arrive à la nuit close, la mère l’accueille avec prévenance. Bientôt, accablé de fatigue, il s’endort ; mais tout à coup la porte s’ouvre, une étrange apparition se présente : c’est une belle jeune fille pâle et revêtue d’un long voile blanc. Il apprend d’elle-même qu’elle est sa fiancée, mais qu’elle ne peut être à lui : sa mère a fait un vœu et l’a consacrée au Dieu des chrétiens. Enivré d’amour, il se révolte contre ce vœu cruel. « Viens, dit-il, sois à moi ; la volonté de nos parens a d’avance consacré notre union. Vois, Bacchus et Cérès présideront à notre repas des fiançailles, et toi, chère enfant, tu amènes l’Amour à ta suite. — Hélas ! répond-elle, ne me touche pas. Je suis blanche comme la neige, mais je suis plus froide qu’elle, » Il s’efforce de la réchauffer dans ses bras, mais le