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bon et affable, je m’avançai vers lui pour lui demander s’il ne pouvait me dire où mes compatriotes étaient en villégiature. Il les connaissait tous et il était même assez lié avec l’un d’entre eux. Nous causâmes de leur talent, de leurs essais ; puis nous arrivâmes à parler de l’art en général et à débattre ces principes abstraits qui plaisent à la jeunesse. Il parla, et, s’animant peu à peu, il nous charma par la nouveauté de ses aperçus et par la profondeur de ses théories. C’était la première fois que nous comprenions ou que du moins nous croyions comprendre les vues de l’esthétique allemande rendues vivantes par l’éloquence de celui qui nous les exposait.

Nous rencontrant ainsi chaque soir dans la salle presque toujours déserte du Caffè Greco, une certaine intimité s’établit entre nous. Notre nouvel ami était Allemand en effet, mais Allemand de Vienne. Il avait les cheveux et les yeux noirs ; sa démarche était à la fois vive et nonchalante, son esprit enthousiaste et paresseux. Un peu de sang valaque coulait dans ses veines. Il avait quelque chose d’un Oriental ; il tenait et de l’homme du nord et de l’homme du midi. On ne pouvait lui refuser de l’esprit, de l’imagination ; ce qui semblait lui manquer le plus, c’était la volonté.

— Ne vous a-t-il pas encore parlé d’elle ? nous dit le garçon du café un soir que l’artiste n’était pas venu nous rejoindre.

— Et de qui donc ?

— Mais de cette femme qui pose dans son atelier !… Elle l’a rendu fou. Il se parle haut à lui-même, comme s’il rêvait tout éveillé.

— Il est donc très épris ?

E sicuro, sans doute, amoureux fou, et d’un modèle ! Il prétend qu’elle est pure comme une sainte ; voilà ce qui fait rire ses camarades. Au lieu de les suivre à la campagne, il reste à Rome, s’exposant au mauvais air, à la fièvre, afin de ne pas s’éloigner d’elle. Est-ce assez ridicule ? Songez donc ! un modèle !… Povero pazzo !

Nous aurions voulu en savoir davantage sur la personne qui occupait si fortement le cœur de notre nouvel ami ; mais le garçon n’en savait que ce qu’avaient pu lui en apprendre les plaisanteries des habitués du café. Nous n’osions en parler à Walther, — c’était le nom du jeune Allemand ; — mais nous avions près de nous quelqu’un qui connaissait tout Rome. C’était la vieille Barbara qui préparait nos repas, et qui, je m’en souviens encore, nous faisait manger chaque jour des pigeons bianchi e rossi com’ il signor (blancs et roses comme monsieur), disait-elle en regardant avec admiration la chevelure blonde, la peau blanche et les fraîches couleurs de mon camarade. Elle aimait beaucoup les artistes, qui occupaient souvent les chambres où nous étions logés, mais elle détestait d’une haine furieuse tous ceux qui portaient la robe du prêtre. L’année précédente,