Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/671

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à peine échappé des mains de la nature. Si tel a été l’état primitif du genre humain, il est curieux de jeter un dernier regard sur cette longue nef, illustrant à droite et à gauche la série des progrès qui l’ont relevé de son abjection originelle. Dans ce grand spectacle d’idées, nous voyons les races se superposer et les civilisations se détacher les unes des autres avec des types différens qui se perfectionnent à mesure qu’ils s’éloignent des ténèbres de l’enfance. Nous assistons en quelque sorte aux métamorphoses de la vie sociale. L’homme s’empare de la pierre, de ces puissantes roches qui forment l’architecture de notre globe, et leur communique la forme de ses croyances religieuses, l’idéal de ses institutions politiques. Il arrache à la nature le secret de ses lois, les matériaux qu’elle a préparés dans le sein avare de la terre, et il en extrait le germe de l’industrie. Non content de faire ses destinées, on oserait presque dire qu’il s’est fait lui-même. Qu’on compare la femme hottentote à la Vénus de Milo, et il sera difficile de douter que la beauté n’ait été en progrès dans le développement et l’évolution des races. D’une société à l’autre, le principe actif du genre humain se modifie ; le progrès se retire de certaines branches et se porte sur de nouvelles créations de la pensée. Il y a même des lacunes, des éclipses, de sombres transitions durant lesquelles le voile de la mort semble s’abaisser sur le monde. Tout souffre, mais tout renaît, et l’on trouve à distance la trace d’un mouvement d’idées qui s’est frayé un chemin parmi des ruines. Ce qui grandit toujours, c’est le sentiment du droit, c’est la liberté humaine, c’est une conception plus digne de la Divinité, et de ses rapports avec la nature. Ce spectacle est noble, il est religieux : loin d’enivrer l’homme d’un faux orgueil, il lui apprend que la vérité, ainsi que le bien-être, se conquiert à la sueur du front. Je ne m’étonne plus que le Palais de Cristal ait été choisi plusieurs fois comme le meilleur théâtre pour célébrer l’anniversaire de la naissance des grands poètes, tels que Schiller et Burns. Quel temple plus convenable pour célébrer leur mémoire que celui où l’humanité se célèbre elle-même dans ses luttes et dans ses transformations ? Cet édifice n’est-il point un livre, un poème, une histoire ? Le nouveau système d’architecture qu’il inaugure ne peut guère manquer de saisir aussi le spectateur. Quelle distance entre cette ruche transparente abritant le travail des siècles et les anciens temples de l’Égypte ténébreusement creusés dans le flanc des montagnes de pierre ! Il semble que la matière elle-même ait voulu s’élever et s’idéaliser pour mieux recevoir dans les temps modernes l’empreinte de la volonté de l’homme. À une pensée il fallait un palais de verre.

Cet édifice ne contient-il point en outre le germe d’une nouvelle