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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/646

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L’intention des fondateurs était, on l’a dit, de mêler l’enseignement au plaisir, et ce n’est point cette intention que je blâme. ils étaient persuadés, et avec raison, qu’en rehaussant le caractère des divertissemens on élève l’esprit d’un peuple. Malheureusement il est arrivé au Crystal Palace ce qui arrivera toujours aux entreprises dans lesquelles domine un principe d’industrie, un intérêt matériel. Avant d’y voir une école pour les masses, la compagnie se représentait le Palais de Cristal comme une affaire. La recette était une question de vie ou de mort pour vivre, on a voulu attirer la foule. Il serait injuste de dire que la multitude se montra indifférente et insensible aux monumens d’art distribués de manière à illustrer l’histoire et le progrès des civilisations ; mais il est bien vrai que les jardins, les massifs de fleurs, les arabesques de rosiers, surtout les fontaines et les châteaux d’eau qui jouent à certains jours pour rivaliser avec les grandes eaux de Versailles, firent encore plus d’impression sur la majorité des visiteurs. On pourrait dire du Palais de Cristal ce que l’excentrique Jérôme Cardan écrivait dans ses mémoires en parlant des hommes de son entourage : Multi amici, pauci autem docti. Cet établissement compte beaucoup d’amateurs, mais il y en a relativement assez peu qui y viennent surtout pour s’instruire. Qu’est-il arrivé ? Les directeurs, pressés, limités par des considérations toutes matérielles, ont cédé au goût du public. Ils se sont montrés plus occupés dans ces derniers temps de varier les spectacles et d’introduire des amusemens étrangers au but de l’institution que de développer l’enseignement scientifique. Le Crystal Palace sert aujourd’hui à toute sorte d’usages ; on y donne des concerts monstres qui effarouchent les oiseaux et les chassent de leurs bosquets couverts, qui forcent à déplacer les statues, et qui envahissent le grand transept, entièrement livré ce jour-là aux musiciens, à une armée de quatre mille choristes et à une multitude d’hommes et de femmes jalouses de montrer leur toilette. On y fait des expositions de fleurs, de serins, de pigeons et de lapins. On y enlève des ballons qui, à cause de leur volume, prennent le nom de mammouths aériens. Il s’y tient de temps à autre des foires, fancy fairs, pour la vente des objets de fantaisie, dont le produit est destiné à des œuvres utiles et charitables [1]. Ces divers spectacles conservent encore un rapport plus ou moins éloigné avec l’art, l’industrie et la science [2] ; mais en est-il de même des exercices

  1. Les marchandes sont le plus souvent ces jours-là des actrices ou des femmes du monde. Une jeune miss inventa, il y a deux ou trois ans, un moyen de donner du prix aux articles de fantaisie qui n’en avaient guère par eux-mêmes. Elle y posait ses lèvres roses comme un bouton de camélia. Ce baiser valait une guinée.
  2. Il ne serait pas juste en effet de ranger parmi les amusemens futiles les ascensions de M. Glaisber dans le ballon de M. Coxwell, qui ont leur point de départ au Crystal Palace. Ces courses dans les nuages ont mis à même un savant très distingué de reconnaître la température, la densité et l’humidité de l’atmosphère à des hauteurs qui n’avaient guère été atteintes jusqu’ici.