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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/581

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de bêtes privilégiées pour cette prébende de mil, qu’on ne distribue pas à l’une avant de distribuer à toutes, car il y aurait au rancho révolution, ruades, morsures, un vrai vacarme de caserne en révolte.

« Les mules parties et les feux de nuit allumés, l’arréador dîne à part, tout seul ; puis il s’étend sur un cuir entre deux murailles de ballots qui lui font alcôve. Quant aux noirs, ils se couchent çà et là sous le rancho, ou bien au hasard des bruyères, et le grand silence gagne le camp. »


Arrivée à l’entrepôt, la caravane décharge ses marchandises, prend en échange les denrées nécessaires à la fazenda, sel, huile, farine, vin, carne seca, bacalhão (morue sèche), etc., et se remet en marche. C’est alors que l’arréador doit redoubler de vigilance pour empêcher les nègres de percer les caisses et de faire main basse sur les provisions ; le vin et la carne seca sont principalement l’objet de leur convoitise : aussi est-il rare, malgré toute l’adresse de l’arréador, qu’un de ces convois arrive intact à destination.

Tous ces petits larcins ne sont que des bagatelles auprès des soucis que causent les mules dans la saison des orages, lorsque de longues pluies ont détrempé le sol, creusé des ornières et rendu les chemins impraticables. Au bout d’une heure de marche, la caravane offre l’aspect le plus piteux ; les bêtes ne vont plus que clopin-clopant, haletant à la peine, enfonçant à chaque instant leurs pieds à demi déferrés dans des trous profonds et remplis d’une argile tenace, jusqu’au moment où l’une d’elles tombe pour ne plus se relever. Aux cris du tocador, la troupe fait halte, et l’arréador arrive pour donner ses ordres. On décharge la bête, on lui passe un laço au cou, et tous les nègres, saisissant la corde, tirent à eux tandis que le chef stimule l’animal à grands coups de fouet. Après une demi-heure d’efforts, et de cris inutiles, l’arréador abandonne enfin sa mule près d’expirer, et continue sa route. Pour ne pas perdre les 8 arrobes (256 livres) de café que portait l’animal, et qui représentent une valeur de 40 milréis (100 francs), il ordonne à ses noirs de les distribuer sur la charge des bêtes valides. Celles-ci, sentant d’instinct qu’un surcroît de fardeau est un mauvais moyen pour avancer plus facilement, rassemblent toute leur énergie et lancent force ruades aux nègres avant de céder. Cependant on se remet en marche. De nouvelles ornières ne tardent pas à se présenter. Bientôt une autre mule tombe à son tour : nouveaux essais infructueux pour la retirer et nouvelles surcharges imposées aux bêtes survivantes ; mais cette fois, comprenant que c’est pour elles une question de vie ou de mort, elles opposent une si vive résistance qu’elles forcent leurs tocadores à se tenir au large et à garder pour un moment plus favorable l’application de leurs étranges principes de mécanique. On se décide alors à laisser sur place les sacs de café,