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peut considérer comme les premiers cavaliers de l’univers. ils forcent en se jouant les animaux les plus agiles, tels que le nandu (autruche d’Amérique), et les atteignent de leurs terribles bolas [1]. C’est parmi eux qu’on rencontre aujourd’hui les plus intrépides soldats et les meilleurs colons du Brésil et de la République Argentine. Accoutumés à lutter contre les difficultés de la vie du désert, à respirer l’air des grandes plaines, à courir dans les immenses campos du sud de toute la vitesse de leurs coursiers sauvages, ils diffèrent notablement de leurs congénères abâtardis des opulentes fazendas de la côte ou des voluptueuses cités voisines de l’Atlantique. Une seule chose leur est commune à tous : c’est un sentiment loyal et profond des devoirs de l’hospitalité. Il faudrait remonter aux légendes homériques pour rencontrer en Europe l’accueil que la plus petite plantation offre au voyageur dans les forêts du Nouveau-Monde.

Comme tous les hommes de couleur, le mameluco s’inquiète peu de son logement. Le rancho lui suffit. C’est un hangar qui, suivant les lieux, doit servir d’abri aux provisions, aux habitans, aux mules, aux voyageurs, et souvent à tout cela à la fois. Aussi rien de plus simple et en même temps de plus varié que l’architecture de cet abri. Le rancho de la venda (auberge) ne saurait être le même que celui de la forêt, qui diffère bien plus encore du rancho de la plantation. Le rancho primitif n’est autre chose que la hutte du nègre et de l’Indien : il consiste en quatre pieux fichés en terre et supportant une toiture de chaume ou de feuilles de palmier ; c’est celui que l’on rencontre dans les champs en culture ou sur la lisière des forêts : il suffit de quelques heures pour l’élever et d’un ouragan pour le détruire. Le rancho prend d’ailleurs les formes les plus variées. Il y a par exemple le rancho des tropeiros (conducteurs de caravanes). On ne le rencontre guère que sur les bords des chemins fréquentés. C’est la hutte primitive élargie, agrandie, appropriée, non plus à une famille de sauvages, mais à une caravane entière. Des piliers de maçonnerie sont placés aux quatre angles ; le toit, recouvert de briques, est soutenu par une charpente solide. De nombreux poteaux, distribués dans l’intérieur, sur plusieurs lignes symétriques, servent de supports à la charpente, et permettent en même temps aux tropeiros d’y attacher les mules, afin de charger et de décharger les sacs de café, les boucauts de sucre ou les balles de coton. C’est là qu’ils font cuire leurs alimens et qu’ils reposent la nuit sur les harnais de leurs bêtes, pendant que celles-ci paissent dans le pasto du voisinage. L’entrée est gratuite, mais le propriétaire

  1. Les bolas sont des boules de plomb qui terminent le laço.