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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/575

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proportionnée à la durée de la fugue, à moins que le maître, désirant les vendre, ne veuille conserver leur dos intact. Quelquefois, poussés par la faim, ils viennent se livrer eux-mêmes après avoir obtenu une lettre de présentation d’un ami de la maison ; nous avons dit que cette faveur ne se refusait jamais. Les plus aventureux s’expatrient afin d’échapper aux poursuites, passent en Europe, s’ils rencontrent un capitaine qui les accepte à son bord, ou s’enfoncent dans l’intérieur jusqu’aux territoires indiens que le fouet du feitor n’a jamais pu atteindre.

La race noire se partage au Brésil, comme ailleurs, en diverses souches. Les nègres de la côte de Minas reproduisent, sauf la couleur, le type caucasique : front élevé, nez droit, bouche régulière, figure ovale, formes athlétiques, tout révèle en eux une nature forte et intelligente ; l’œil et la lèvre trahissent seuls la sensualité que la constitution anatomique semble imposer atout le groupe éthiopien. Les individus de cette race qui jouissent de la liberté donnent chaque jour des preuves non équivoques de leur aptitude supérieure. J’ai vu des ouvriers, des négocians, des prêtres, des médecins, des avocats nègres qui, de l’aveu même des gens du pays, pouvaient hardiment rivaliser dans leur œuvre avec les blancs. C’est à cette vigoureuse race qu’appartenaient ces rois du Soudan qui pendant de longues années ont eu la haute main sur les empires de cette immense contrée. Au Brésil, n’a-t-on pas vu le noir Henriquez Diaz, si célèbre dans les annales portugaises, forcer par sa bravoure et ses talens militaires le roi dom João IV à le nommer colonel et chevalier de l’ordre du Christ ? Les Hollandais se souviennent encore des terribles coups qu’il leur porta dans la guerre dite de l’indépendance, à la tête de son régiment d’Africains [1]. Malheureusement, à’ côté de ces races privilégiées se trouvent certaines tribus déshéritées, qui semblent autant se rapprocher de la brute que de l’homme, et conduire par degrés insensibles à l’homme-singe de l’Océanie. L’esclavage d’ailleurs, s’emparant du nègre dès son enfance pour en faire une machine à sucre ou à café, atrophie non-seulement l’intelligence, mais encore tous les nobles instincts de

  1. Si l’on en croit les annales portugaises, les nègres de la province de Pernambuco se sont rendus célèbres au XVIIe siècle par leurs énergiques efforts pour s’élever à l’indépendance. Quelques-uns d’entre eux, fuyant la servitude, s’étaient retirés à une trentaine de lieues de la ville au milieu des forêts vierges, dans un endroit qu’ils appelèrent Sertão dos Palmarès (Désert des Palmiers). Plus de vingt mille de leurs frères répondirent à leur appel, et bientôt Palmarès fut une république avec des lois et une capitale fortifiée. Un chef choisi parmi les guerriers les plus renommés rendait la justice, veillait à la défense et commandait les expéditions. Cette colonie était peu redoutable aux villes de la côte, car elle manquait d’armes et de munitions ; mais les voisins avaient beaucoup à en souffrir. Il fallait des femmes, du fer, des outils, du sel, des provisions, pour fonder et faire prospérer la nouvelle cité, et des expéditions de toute nature venaient quelquefois épouvanter et ruiner les planteurs des environs, qui réclamaient vainement la protection du gouvernement, alors en guerre avec les Hollandais. Cependant la Hollande capitula, et dès lors la destruction de Palmarès fut résolue. Il fallut encore des années pour réparer les désastres de la guerre de l’indépendance et organiser l’expédition. Enfin sept mille hommes parurent un jour devant les remparts de bois. N’ayant pas amené du canon, ils furent d’abord repoussés, et le siège tourna en blocus. Bientôt la famine commença à décimer les noirs. L’artillerie étant arrivée, on força les retranchemens. Le zambé (chef) et les défenseurs qui survivaient, se voyant perdus, préférèrent la mort à la servitude, et se précipitèrent du haut d’une roche qui leur servait de citadelle. Le reste des habitans fut réduit en esclavage. La république noire de Palmarès avait duré plus d’un demi-siècle.