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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/572

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de toute l’année, de toute leur vie. Quand ils ne cueillent pas, ils sèment, et, les semailles faites, ils sarclent sans discontinuer jusqu’à la récolte, car les herbes poussent vite dans ces pays chauds et humides. Le dimanche, le travail est suspendu. Le Portugais est trop bon catholique pour faire travailler ses nègres le jour du repos ; mais il leur permet ce jour-là de travailler pour leur compte, il leur donne même à chacun un coin de terre où ils cultivent du maïs qu’ils vendent aux marchands de mules. Le prix de la récolte est destiné à renouveler leur vestiaire ; mais le nègre des champs, peu fashionable de sa nature, préfère volontiers une bouteille de cachaça ou une pipe de tabac à une chemise neuve. Il s’en va donc le plus souvent déguenillé, au grand désespoir du senhor.

Le dimanche apporte néanmoins quelque agrément à l’esclave. N’ayant pas de souci ce jour-là pour l’heure de son lever, il en profite la veille en dansant une partie de la nuit. L’orchestre est formé par les négrillons, qui frappent de leurs mains une espèce de tambour placé entre leurs jambes et formé d’un tronc d’arbre creux dont l’ouverture est recouverte d’une peau de chien ou de mouton ; le plus souvent ils s’accompagnent en chantant afin d’augmenter le vacarme. On ne voit d’ordinaire qu’un danseur au milieu du groupe ; il saute, gambade, gesticule ; puis, quand il sent ses forces l’abandonner, il se précipite sur un des assistans qu’il désigne pour lui succéder : le choix tombe ordinairement sur une femme. Celle-ci entre à son tour dans le cercle, se livre à toute sorte d’improvisations chorégraphiques, puis, fatiguée, va choisir un homme pour la remplacer. La scène se prolonge ainsi, et la complète lassitude des acteurs y met seule un terme.

Si le nègre est chasseur, il achète un fusil de 10 milréis (25 fr.), et va tuer un agouti (lièvre d’Amérique), un tatou, un macaco (singe) ou un lézard. L’anniversaire de la naissance du maître est pour l’esclave un jour de réjouissance et de grand festin : on lui prépare de la carne seca (viande sèche), et quelquefois on lui distribue une ration de cachaça. Tout alors s’élève au paroxysme, les contorsions des danseurs, le bruit du tamtam et les chants des négrillons. Les cris de viva o senhor (vive le maître) ! viva a senhora ! interrompent seuls les fantaisies inouïes de l’orchestre et le tumulte exorbitant de la danse.

Telle est d’ordinaire la vie des noirs dans les plantations. Quelques-uns ont un sort plus doux : ce sont ceux que le maître a attachés à son service personnel. Leur condition est alors à peu près la même que celle des domestiques européens. S’ils commettent une faute qui mérite une correction corporelle, ils s’esquivent avant d’être saisis, courent à toutes jambes dans une fazenda voisine où ils connaissent un ami ou un parent de leur maître, et le prient de