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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/571

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Un vieux chapeau de paille, un pantalon de toile et une chemise rayée composaient son accoutrement. À sa ceinture était suspendu un énorme palmatorium (espèce de large férule destinée à réprimer les fautes légères). Debout, en arrière du groupe, la main droite appuyée sur un long fouet, l’œil fixé sur son escouade, il gourmandait sans cesse, faisant avancer ou reculer sa ligne, comme un sergent-instructeur qui dirige la manœuvre d’un peloton d’infanterie. À quelque distance, sur la lisière de la forêt, trois ou quatre négresses, portant sur le dos leurs nourrissons cousus dans un sac, préparaient le repas des travailleurs. Deux énormes marmites d’angu (bouillie de maïs) et une autre de feijão (haricots) cuisaient à petit feu sur trois cailloux, tenant lieu de chenets. Les négrillons trop jeunes pour travailler la terre attisaient et entretenaient le feu. Chaque négresse veillait sur la marmite qui lui était confiée, remuant de temps en temps le contenu avec une énorme écuelle, afin de rendre la cuisson uniforme. Dans ses momens perdus, elle détachait son nourrisson pour lui donner à téter. Des calebasses entassées à côté des marmites représentaient la vaisselle. Le nègre, comme l’Indien, ne connaît d’autre fourchette que ses doigts.

J’étais désireux d’assister à un repas d’esclaves, et j’attendis assis sous un rancho que l’heure sonnât. Je contemplais les lignes des travailleurs harcelés par les cris incessans et le long fouet du feitor ; malheur aux retardataires qui, se laissant devancer, se trouvaient hors du rang ! Malgré cette hâte apparente, il était aisé de voir au jeu de leurs muscles et à l’expression de leur physionomie qu’ils en faisaient tout juste assez pour échapper aux coups du tocador (toucheur) et pour attendre le plus patiemment possible l’heure du déjeuner. Armés d’une faux recourbée clouée à un long manche de bois, ils coupaient leurs cannes par un mouvement automatique dont le ressort était visiblement placé dans l’axe du fouet que tenait le feitor. Le moment du déjeuner arriva enfin. Vers neuf heures, à un signe du surveillant, le travail cessa comme par enchantement sur toute la ligne, et tous s’approchèrent des marmites. Les rations étaient prêtes, et deux rangées de calebasses disposées sur le sol. Chacun prit une calebasse d’angu et une autre plus petite de feijão, alla s’asseoir sur une pierre et se mit à dévorer sa pâture sans mot dire, avec ce même flegme et cette même froide résignation qu’il avait naguère sous le fouet du garde-chiourme, et qui, acquise dès l’enfance, semble former le fond du caractère de l’esclave noir. Le soir, on leur distribue une seconde ration de bouillie de maïs et de haricots, et à la nuit close ils reprennent le chemin de leurs cases.

J’ai revu depuis bien des fois les nègres aux champs, et je me suis assuré que le programme d’un jour est pour eux le programme