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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/554

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de ne pas les voir. En effet, qu’est-ce que trois cohortes ? Et quand il y en aurait eu davantage, qu’est-ce que j’en aurais fait ? » C’était parler en homme sage, et qui se connaît bien. Quant à Atticus, on se demande, s’il était bien sincère dans l’ardeur qu’il témoignait pour sa cause, quand on le voit refuser obstinément de la servir. Ces grandes passions qui s’enferment si prudemment dans le cœur et ne se manifestent jamais au dehors sont à bon droit suspectes. Peut-être voulait-il seulement animer un peu ce rôle de spectateur qu’il s’était réservé, en prenant part jusqu’à un certain point aux émotions de la lutte. Le sage d’Epicure reste sur ses hauteurs sereines, d’où il jouit tranquillement de la vue "des naufrages et du spectacle des mêlées humaines ; mais il en jouit de trop loin, et l’agrément qu’il éprouve est diminué par la distance. Atticus est plus habile et entend mieux son plaisir : il descend au milieu de la mêlée même, il la voit de près et s’y associe, toujours sûr de s’en retirer à temps.

La seule difficulté qu’il éprouvait, c’était de faire accepter sa neutralité à tout le monde. Cette difficulté était d’autant plus grande pour lui que sa conduite blessait surtout ceux dont il tenait le plus à conserver l’estime. Le parti républicain, qu’il préférait, et dans lequel il comptait le plus d’amis, devait être beaucoup moins porté à la lui pardonner que celui de César. On a fait dans l’antiquité même, et plus encore de nos jours, un grand éloge de ce mot que prononça César au début de la guerre civile : « Qui n’est pas contre moi est pour moi, » et l’on a fort blâmé le mot tout contraire de Pompée : « Qui n’est pas pour moi est contre moi. » Cependant, à bien regarder les choses, cet éloge et ce blâme paraissent également peu raisonnables. Chacun des deux rivaux, quand il s’exprime ainsi, est dans son rôle, et leurs paroles étaient dictées par leurs situations. César, de quelque façon qu’on le juge, venait renverser l’ordre établi, et il devait savoir beaucoup de gré à ceux qui le laissaient faire. Que pouvait-il raisonnablement leur demander de plus ? En réalité, ceux qui ne l’empêchaient pas le servaient ; mais l’ordre légal, l’ordre établi se croit en droit d’appeler tout le monde à le défendre, et de regarder comme des ennemis tous ceux qui ne répondent pas à son appel, car ; c’est un principe généralement reconnu que celui qui ne porte pas secours à la loi ouvertement attaquée devant lui se fait le complice deceuxquilaviolent.il était donc naturel que César, en arrivant à Rome, accueillît bien Atticus et tous ceux qui n’étaient pas allés a Pharsale, comme il l’était aussi qu’on fût très irrité contre eux au camp de Pompée. Atticus ne s’émut pas beaucoup de cette colère : il laissa dire cette jeunesse légère et emportée, qui ne se consolait pas d’avoir quitté Rome, et qui menaçait de s’en venger