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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/544

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avec les érudits, et il avait toujours à apprendre, à ceux qui ne l’étaient pas, quelque détail curieux qu’ils ignoraient. Pascal l’eût appelé un honnête homme ; c’était en toute chose un amateur intelligent et éclairé. Or pour plusieurs raisons la science qu’acquiert un amateur est de celles qui sont le plus de mise dans le monde. D’abord, comme il n’étudie pas par principes, il s’intéresse surtout aux curiosités ; il connaît de préférence les détails piquans et nouveaux, et c’est précisément ce que les gens du monde tiennent à connaître. De plus la multiplicité même des études qui le tentent l’empêche d’en pousser aucune jusqu’au bout ; son caprice l’emporte toujours ailleurs avant qu’il ait achevé de rien approfondir. Il en résulte qu’il sait beaucoup de choses, et toujours dans les limites où il plaît aux gens du monde de les savoir. Enfin le propre de l’amateur est de faire tout avec passion, même ce qu’il ne fait qu’un moment. Comme c’est un goût tout personnel qui le porte à ses études et qu’il ne les continue qu’autant qu’elles l’intéressent, sa parole est plus vive quand il les expose, son ton plus libre et plus original, par conséquent plus agréable que celui des gens d’école, qui travaillent par métier. Telle est l’idée qu’il faut se faire de la science d’Atticus. Elle était trop étendue pour que l’entretien avec lui devînt jamais monotone ; elle n’était pas assez profonde pour qu’il courût le risque d’être ennuyeux ; elle était vivante enfin, car lorsqu’on fait les choses avec passion, il est naturel qu’on en parle avec intérêt. Voilà ce qui donnait tant d’attrait à sa conversation, et c’est par là qu’il a charmé les esprits les plus difficiles et les moins prévenus. Il était bien jeune encore quand le vieux Sylla, qui n’avait pas de raisons pour l’aimer, le rencontra à Athènes. Il prit tant de plaisir à l’entendre lire des vers grecs et latins et causer de littérature, qu’il ne le quittait pas et voulait à toute force le ramener avec lui à Rome. Longtemps après, Auguste éprouva le même charme ; il ne se lassait pas d’entendre causer Atticus, et quand il ne pouvait pas l’aller trouver, il lui écrivait tous les jours rien que pour recevoir ses réponses et continuer ainsi de quelque façon ces longs entretiens dont il était ravi.

On peut donc se figurer que la première fois qu’on rencontrait cet homme spirituel on se sentait rapproché de lui par les agrémens de sa conversation. À mesure qu’on le connaissait davantage, on découvrait d’autres qualités plus solides qui retenaient ceux que son esprit avait attirés. C’était d’abord une grande sûreté de commerce. Quoiqu’il fût lié avec des gens d’opinions très différentes et qu’il eût par eux le secret de tous les partis, on ne lui a jamais reproché de l’avoir trahi pour personne. On ne voit pas non plus qu’il ait fourni à aucun de ses amis de prétexte sérieux pour s’éloigner