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ne négligeait pas non plus les autres quand ils pouvaient le servir. Il cultivait soigneusement Balbus et Théophane, les confidens de César et de Pompée ; il allait même visiter quelquefois Clodius et sa sœur Clodia, ainsi que d’autres gens de réputation suspecte. N’ayant ni scrupules farouches comme Caton, ni répugnances violentes comme Cicéron, il s’accommodait de tout le monde ; sa complaisance se prêtait à tout ; il convenait à tous les âges comme à tous les caractères. Cornélius Népos fait remarquer avec admiration qu’étant très jeune il charma le vieux Sylla, et qu’étant très âgé il sut plaire au jeune Brutus. Entre tous ces amis si différens d’humeur, de condition, d’opinions et d’âge, Atticus formait un lien commun. Il allait perpétuellement de l’un à l’autre, comme une sorte d’ambassadeur pacifique, cherchant à les rapprocher et à les unir, « car c’était sa manie, dit Cicéron, de former des amitiés. » Il dissipait les soupçons et les préjugés qui les empêchaient de se connaître ; il leur inspirait le désir de se voir et de se lier, et si plus tard quelque différend s’élevait entre eux, il se faisait leur intermédiaire et amenait des explications qui renouaient tout. Son chef-d’œuvre en ce genre est d’être parvenu à réconcilier Hortensius et Cicéron, et à les faire bien vivre ensemble malgré l’ardente jalousie qui les séparait. Que de peines ne dut-il pas avoir pour calmer ces deux vanités irritables, toujours prêtes à s’emporter, et que le sort semblait prendre plaisir à exciter encore davantage en les opposant sans cesse l’une à l’autre !

Certainement toutes ces liaisons d’Atticus n’étaient pas de véritables amitiés. Il y a beaucoup de ces personnages qu’il n’a fréquentés que pour le profit qu’en pouvait tirer sa sûreté ou sa fortune ; mais il y en a d’autres aussi, et en grand nombre, qui furent vraiment ses amis. Pour nous en tenir aux plus grands, Cicéron n’a aimé personne autant que lui, Brutus lui a témoigné jusqu’à la fin une confiance sans réserve, et la veille de Philippes il lui écrivait encore ses dernières confidences. Il reste trop de preuves éclatantes de ces deux illustres amitiés pour qu’on puisse les révoquer en doute, et il faut reconnaître qu’il a su inspirer une vive affection à deux des plus nobles âmes de ce temps. On en est d’abord très surpris. Sa réserve prudente, ce parti-pris hautement avoué de se soustraire à tous les engagemens pour échapper à tous les dangers devaient, à ce qu’il semble, éloigner de lui des gens de cœur qui sacrifiaient leur fortune et leur vie à leurs opinions. Par quel mérite a-t-il su pourtant se les attacher ? Comment un homme si occupé de lui, si soigneux de ses intérêts, a-t-il pu jouir aussi pleinement des agrémens de l’amitié, qui semblent exiger d’abord le dévouement et l’oubli de soi-même ? Comment est-il parvenu à faire mentir