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et les vieux Romains. Malheureusement pour lui, son ami Cicéron le trahit. En lisant cette correspondance indiscrète, on ne tarde pas à reconnaître qu’Atticus avait beaucoup d’autres moyens pour s’enrichir que la vente de ses blés et de ses troupeaux. Cet habile agriculteur était en même temps un adroit négociant qui a fait heureusement tous les commerces. Il excellait à tirer profit non-seulement des folies des autres, ce qui est l’ordinaire, mais même de ses plaisirs, et son talent consistait à s’enrichir où d’autres se ruinent. On sait par exemple qu’il aimait beaucoup les beaux livres : c’était alors, comme aujourd’hui, une manie fort coûteuse ; il sut en faire une source de beaux bénéfices. Il avait réuni chez lui un grand nombre de copistes habiles qu’il formait lui-même ; après les avoir fait travailler pour lui, et quand sa passion était satisfaite, il les faisait travailler pour les autres, et vendait très cher au public les livres qu’ils copiaient. C’est ainsi qu’il fut un véritable éditeur pour Cicéron, et comme les ouvrages de son ami se vendaient beaucoup, il arriva que cette amitié, qui était pleine d’agrémens pour son cœur, ne fut pas inutile à sa fortune. À la rigueur, ce commerce pouvait s’avouer, et il n’était pas défendu à un ami des lettres de se faire libraire ; mais Atticus s’est mêlé aussi de beaucoup d’autres opérations qui auraient dû lui répugner davantage. Comme il voyait le succès qu’obtenaient partout les combats de gladiateurs, et qu’il n’y avait plus de fête sans quelqu’une de ces grandes tueries, il songea à élever des gladiateurs dans ses domaines. Il les faisait instruire soigneusement dans l’art de mourir avec grâce, et les louait très cher aux villes qui voulaient se divertir. Il faut avouer que ce n’est pas un métier qui convienne à un savant et à un sage ; mais on y gagnait beaucoup, et la sagesse d’Atticus était accommodante dès qu’il y avait un honnête profit à faire. De plus, il était banquier à l’occasion et prêtait à gros intérêts, comme faisaient sans scrupule les plus grands seigneurs de Rome. Seulement il y mettait un peu plus de ménagemens que les autres, et prenait soin de paraître le moins possible dans les affaires qu’il traitait ; il avait dans l’Italie et dans la Grèce des agens fort adroits qui faisaient valoir ses fonds. Ses relations s’étendaient dans le monde entier ; on lui connaît des débiteurs en Macédoine, en Epire, à Éphèse, à Délos, un peu partout. Il prêtait aux particuliers ; il prêtait aussi aux villes, mais tout à fait en secret, car cette industrie était alors aussi peu estimée qu’elle était lucrative, et les gens qui s’y livraient ne passaient pas pour être honnêtes ni scrupuleux. Aussi Atticus, qui tenait autant à sa réputation qu’à sa fortune, ne voulait-il laisser savoir à personne qu’il ne négligeait pas ces sortes de profits. Il le cachait soigneusement même à son ami Cicéron, et