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Les pourparlers qui ont précédé le traité de Vienne montrent encore que l’empereur de Russie considérait bien les anciennes provinces comme faisant légitimement partie de la Pologne. Les intentions d’Alexandre étaient connues : tout en laissant attribuer le duché de Posen à la Prusse et la Galicie à l’Autriche, il voulait réunir sous son sceptre tout le reste de la Pologne de 1772 en un état séparé. Pour des raisons qu’il serait trop long et inutile de rappeler ici, lord Castlereagh combattit le projet de l’empereur, qu’il considérait comme menaçant pour la sécurité de l’Autriche et de la Prusse, principalement au point de vue militaire, dont l’Europe était très préoccupée à cette époque. Une correspondance directe, qui avait surtout trait au rétablissement de la Pologne, s’était engagée entre l’empereur et le ministre anglais, qui, connaissant les scrupules de son auguste correspondant, s’appliquait à lui démontrer que cette mesure n’était pas « nécessaire d’après les principes du devoir moral, afin d’amener une juste amélioration dans le gouvernement des sujets polonais de sa majesté impériale et du peuple du duché de Varsovie. » Mais l’empereur persiste. « La pureté de mes intentions me rend fort, écrivait-il le 30 octobre 1814 ; si je tiens à l’ordre de choses que je voudrais établir en Pologne, c’est parce que j’ai dans ma conscience l’intime conviction que ce serait agir en faveur de l’intérêt général, plus encore que par mon intérêt personnel. Cette politique morale, quelque nuance que vous cherchiez à lui donner, trouverait peut-être des appréciateurs chez les nations où tout ce qui est désintéressé et bienveillant est accueilli. » Serait-ce une politique morale si ces territoires à réunir au duché de Varsovie pour former une monarchie polonaise séparée avaient été, au jugement de l’empereur Alexandre, des provinces vraiment russes temporairement usurpées par la Pologne ? Le mémoire joint à cette lettre contient encore un passage qui mérite d’être cité : « Concluons de plus que la nationalité qui doit revenir aux Polonais n’est pas dangereuse, mais au contraire que ce serait le moyen le plus sûr de calmer l’inquiétude qu’on leur reproche et de concilier tous les intérêts. L’empereur a cette conviction, et le temps et les événemens prouveront qu’elle était fondée. »

Cependant le congrès se réunit. Une circulaire de lord Castlereagh du 12 janvier 1815 indique dans les termes les plus irréfutables que les décisions des plénipotentiaires seront applicables aux anciennes provinces. « Il est d’une haute importance d’établir la tranquillité publique dans toute l’étendue du territoire qui composait anciennement le royaume de Pologne sur quelques bases solides et libérales, qui soient conformes à l’intérêt général, et d’y introduire, quelle que soit d’ailleurs la différence des institutions politiques qui s’y