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Tout concourt ainsi à démontrer ce fait important, c’est que l’origine finnoise de la population moscovite et sa longue cohabitation avec les Tartares ont laissé subsister jusqu’à présent des différences radicales entre les Ruthéniens et les Moscovites. Le baron de Haxthausen, dans ses Études sur la Russie, divise les peuples de l’empire russe en agriculteurs et en nomades. Or ceux que cet agronome prussien range parmi les nomades industriels sont précisément ceux que nous désignons ici sous le nom de Moscovites, tandis qu’il place les Ruthéniens parmi les agriculteurs sédentaires. Il faut aussi remarquer que l’organisation communale, on pourrait presque dire communiste, de la propriété, telle qu’elle existe en Moscovie, n’a jamais été connue des Ruthéniens, qui, comme tous les peuples occidentaux, sont fortement attachés à l’idée de la propriété individuelle.

Comment se fait-il que, malgré ces différences de toute sorte, l’on ait réussi à laisser planer une certaine confusion entre la Moscovie et la Ruthénie ? C’est par le procédé qui consiste à confondre l’histoire des dynasties avec celle des pays. Des princes normands-varègues ont régné autrefois dans la Ruthénie, des princes normands-varègues ont régné autrefois dans la Moscovie : l’on en conclut que ces deux pays ne font qu’un. Cependant une même famille princière peut régner sur des pays très différens, comme l’histoire en fournit de nombreux exemples. Si l’on s’avisait d’appliquer à l’Occident le procédé du prince Troubetzkoï et de M. V. Porochine, il arriverait que les Espagnols, les Napolitains et même les Parmesans, qui ont eu des princes de la maison de Bourbon, devraient faire commencer l’histoire de leur pays à l’entrée de Henri IV à Paris. L’assimilation ne serait complète que si l’on en concluait que le souverain de l’Espagne ou de l’Italie doit régner sur la France. L’on devrait admettre également que la France a le droit de s’emparer de l’Allemagne ou l’Allemagne de la France (on peut choisir) parce que la dynastie de Charlemagne a régné sur les deux pays ! Il faut bien remarquer d’ailleurs que les Normands-Varègues ont cessé de régner dans la Ruthénie en 1319 et dans la Moscovie en 1597, qu’à cette époque ces deux pays étaient complètement séparés l’un de l’autre, et le sont restés jusqu’en 1772. On a voulu encore, pour confondre les deux pays en un seul, arguer d’une prétendue identité de nom ; mais la reine de la Grande-Bretagne a-t-elle des droits sur la Bretagne française ? De tels argumens ne méritent pas qu’on s’y arrête, et il est temps de reprendre l’exposé des faits.