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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/510

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russe se porta dans les forêts du nord, où, se retrempant dans la création d’une unité nouvelle, celle de Moscou, elle se renforça et finit par reconquérir l’indépendance….. Mais cette Russie nouvelle n’était plus l’ancienne Russie slave ; malgré elle, elle avait subi l’action de la domination tartare, et son organisation même, plus forte, plus compacte, se rapproche davantage des habitudes et des mœurs asiatiques[1]. »


Est-il nécessaire de faire remarquer que Karamsine comme le prince Troubetzkoï sont à côté de la vérité en attribuant à la seule influence des Tartares une situation morale qui tenait à la nature même de la population de la Moscovie, et dont les traits principaux s’étaient déjà révélés d’une manière éclatante dans l’histoire de l’Europe orientale depuis le règne d’André Bogoloubski ? Lorsque ces historiens parlent d’une Russie idéale que l’invasion du XIIIe siècle aurait métamorphosée, c’est à la Ruthénie que cette peinture s’applique et non à la Moscovie.

Les Tartares n’ont pas exercé d’influence morale sur les destinées de la Ruthénie. Il n’y avait dans ce pays slave aucun élément que le génie des envahisseurs pût s’assimiler. Il pouvait y avoir juxtaposition des deux races, soumission de l’une à l’autre, destruction de l’une par l’autre, mais jamais rien d’analogue à ce qu’on appelle en chimie une combinaison : l’affinité n’existait pas. À l’époque de l’invasion, la partie méridionale de la Ruthénie était réunie sous un seul gouvernement : c’était le duché de Halitch, d’où la Galicie a tiré son nom. Cet état comprenait la région orientale de la Galicie que l’on appelle la Ruthénie-Rouge, la Volhynie, la Podolie et une partie de l’Ukraine. Il était bien tributaire des Tartares, et Daniel, le plus puissant de ses princes, fut obligé de se rendre à l’appel du chef de la horde ; mais la Ruthénie méridionale ne recevait plus de baskaks. Les ducs de Halitch n’avaient pas d’ailleurs de rapports avec les ducs de Moscovie ; par leurs relations fréquentes avec la Pologne et la Hongrie, ils gravitaient plutôt vers l’Occident. Leurs sujets avaient de la sympathie pour la Pologne, où ils trouvaient déjà une vie politique très développée. Le prince Troubetzkoï indique lui-même la différence qui existait alors entre la Moscovie et la Ruthénie, différence qui subsista jusqu’en 1772 : « Au moment où la Russie du nord (la Moscovie) se constituait en monarchie absolue et prenait des allures orientales, l’ancienne organisation sociale russe (ruthénienne) existait en Galicie et en Volhynie dans toute sa plénitude, et le pouvoir souverain y était tempéré par un conseil de voïvodes et de boyards, parmi lesquels figuraient aussi des membres du clergé. »

  1. La Russie-Rouge, p. 116, 117 et 10.