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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/497

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son mari « qu’ils avaient passé cinquante ans sans s’être quittés une journée ; » Mme de Périgord, qui s’exile plutôt que de céder au roi. Dans bien des cas, c’est la femme qui reste attachée, dévouée, fidèle malgré les désordres du mari. C’est Mme de Richelieu qui vient d’être confessée par le père Ségaud, « et comme Richelieu lui demandait si elle était contente : — Oh : oui, mon bon ami, lui dit-elle en lui serrant les mains, car il ne m’a pas défendu de vous aimer… Et tout près d’expirer, elle rassemblait ses forces et sa vie pour l’embrasser, pour essayer de l’étreindre, en lui répétant d’une voix déchirée et mourante qu’elle avait désiré toute sa vie mourir dans ses bras. » Ah ! nous sommes bien loin, avec de pareilles femmes, de la « poupée, » de la « caillette, » dont vous nous avez dépeint trop longuement les frivoles plaisirs, les élégantes souillures. Malgré leurs affectations, leurs minauderies, leurs exaltations à froid, je sens chez elles palpiter le cœur humain. Elles sont tombées dans le vide et se rattachent à tout, même à des fantômes. Elles veulent vivre, et vivre d’amour. C’est la pure Mme de Choiseul disant : « Quoi qu’on aime, c’est toujours bien fait d’aimer, » et en plein Palais-Royal la sage et prudente Mme de Blot s’écriant, après une lecture de la Nouvelle Héloïse, « qu’il n’existait pas une femme véritablement sensible qui n’eût besoin d’une vertu supérieure pour ne pas consacrer sa vie à Rousseau, si elle pouvait avoir la certitude d’en être aimée passionnément. » Il y a là sans doute un ton d’emphase qui met en garde ; mais on était bien près encore des attachemens sérieux du grand siècle, et il paraît impossible que, dans cette période qui sépare la Princesse de Clèves de Paul et Virginie, des affections fortes et chastes ne se soient pas rencontrées fréquemment.

Mais c’est hors du mariage et dans les liaisons si nombreuses alors que l’opinion relâchée tolérait et légitimait en quelque sorte, que l’on rencontre à chaque pas cette vitalité du cœur que rien n’a pu étouffer, et qui se traduit par une agitation fiévreuse, par des ardeurs incohérentes, fougueuses, excessives. L’air est chargé d’orages dans ce siècle nerveux. On boit à toute source, et Mlle de Lespinasse, la plus grande peut-être de ces âmes égarées, fait entendre ce cri terrible : « Si jamais je pouvais devenir calme, c’est alors que je me croirais sur la roue ! » Je ne connais pas de spectacle plus poignant que celui de cette femme, possédée et dévorée par son amour, répondant à l’indifférence de M. de Guibert : « Ne m’aimez pas, mais souffrez que je vous aime et vous le dise cent fois, » et qui, mourante, écrit : « Les battemens de mon cœur, les pulsations de mon pouls, ma respiration, tout cela n’est plus que l’effet de la passion. Elle est plus marquée, plus prononcée que jamais, non qu’elle soit plus forte, mais c’est qu’elle va s’anéantir, semblable à la lumière qui revit avec plus de force avant de s’éteindre pour jamais ! » Comme contraste à cette passion tragique et absolue, on trouverait des attachemens plus calmes et non moins fidèles, ceux de l’idole du temple, Mme de Boufflers, pour le prince de Conti, de Mme d’Houdetot pour Saint-Lambert. Ici je ne crains pas d’en croire Rousseau, puisqu’il