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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/495

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parole d’être fidèles. Ils cessent d’être amans ; ils sont amis. C’est ce que j’appelle des mœurs sociales, des mœurs douces. » Les femmes étaient partout, disposaient de tout, et Montesquieu a pu dire : « Il n’y a personne qui ait quelque emploi à la cour, dans Paris ou dans les provinces, qui n’ait une femme par les mains de laquelle passent toutes les grâces et quelquefois les injustices qu’il peut faire. » Tout cela est vrai, mais cela n’est pas tout, et je crois que sous ces frivolités, au milieu de cette corruption et de ce dévergondage affichés, les grands traits du caractère féminin, l’amour, le sentiment maternel, l’amitié et l’instinct des relations sociales se trouvent dans ce siècle comme dans tout autre.

Les auteurs du livre qui nous occupe en ont fait eux-mêmes la remarque, la légèreté n’est que la surface et le masque de ce temps. Ils auraient dû nous montrer le visage qui se trouve sous ce masque, et c’est cette judicieuse intention qu’ils ont eue d’écrire l’histoire morale et psychologique du XVIIIe siècle que nous leur reprochons de n’avoir pas exécutée. Séduits par ce masque et cette surface, ils s’y sont arrêtés. Cependant la valeur morale de l’homme se compose d’élémens bien distincts et d’une valeur très inégale : les uns, qui constituent le fond même de notre personnalité, les passions, les sentimens, les instincts qui nous sont naturels et qui nous appartiennent réellement ; puis ceux qui forment notre être extérieur et pour ainsi dire apparent, l’éducation que nous recevons, le milieu dans lequel nous sommes forcés de vivre, toutes ces circonstances où la volonté n’a point de part, et dont l’historien et surtout le moraliste doivent tenir compte, tantôt pour atténuer, tantôt pour aggraver leur jugement. Les grandes lois de la morale sont écrites avec une telle clarté dans le cœur humain que toutes les époques et toutes les civilisations nous présentent de ces héros qui les ont suivies sans faiblir, même au milieu des circonstances les plus contraires, et qui ont su résister par leur force seule aux sollicitations de l’exemple et à la contagion de leur temps ; mais ce qui est vrai pour quelques-uns ne s’applique pas à la foule, et, pour être juste envers le commun des hommes, il faut s’efforcer de discerner ce qui leur appartient en propre de cet amas d’idées, de sentimens, d’habitudes que la mode nous impose, et qui sont d’autant plus facilement accueillis que l’éducation nous a mal préparés à leur résister. Or quelle était l’éducation que recevait la femme au XVIIIe siècle, et, cette éducation terminée, quel était le milieu social où elle était jetée sans transition ?

Au XVIIIe siècle, dans la haute société tout au moins, la naissance d’une fille n’est pas une joie pour la famille, mais une déception, car c’est un fils qu’on attendait. La fille ne sert à rien ; elle ne perpétue pas le nom, et il faut la doter. On la met en nourrice, la mère ne s’en occupe pas. De retour à la maison, on la livre à une gouvernante qui lui apprend à lire, à écrire et à faire la révérence. Le père est à Versailles ou aux armées, la mère ne voit son enfant qu’un instant, le matin, pendant sa toilette. Puis vient le couvent. L’éducation que la jeune fille y reçoit est peu propre à la fortifier