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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/493

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équivoques, pour toutes ces friandises scabreuses dont le XVIIIe siècle offre une ample moisson. Ou bien croiraient-ils que la femme « est une religion, » pour me servir de l’expression d’un éloquent écrivain dont je ne parlerai pas sans respect, et auraient-ils écrit sous l’influence de la préoccupation maladive qui a dicté ces pages étranges où je ne sais quelle physiologie mystique se mêle à chaque ligne aux élans d’un grand cœur et aux plus nobles aspirations ? Déjà ils ont publié sur le temps qu’ils affectionnent un certain nombre de volumes, dont les principaux ne se recommandent ni par beaucoup de sérieux au fond, ni par ce goût, ce tact, cette mesure, toutes les qualités extérieures que le XVIIIe siècle a eu soin de mettre jusque dans ses débordemens. Dans ce nouveau volume encore, malgré un ensemble plus sérieux de recherches, le même défaut de goût et de méthode se retrouve trop souvent ; on y remarque des expressions comme celles-ci : « une prière qui tend un baiser, » — « prier le succès à deux genoux, » — « baiser un souvenir comme on baise un portrait. » C’est du galimatias tout pur. Que dire de cette imitation d’un morceau célèbre de Mme de Sévigné à propos de je ne sais quelle mode de coiffure : « imaginez la plus étourdissante, la plus folle, la plus inconstante, la plus extravagante des modes de la tête, une mode ingénieuse jusqu’à la monstruosité, une mode qui tenait de la devise, du salam, de l’allusion, de l’à-propos, du rébus et du portrait de famille ; imaginez cette mode, le prodigieux pot-pourri de toutes les modes du XVIIIe siècle, travaillée, renouvelée, sans cesse raffinée, perfectionnée, maniée et remaniée tous les mois, toutes les semaines, tous les jours, presque à chaque heure, par l’imagination de six cents coiffeurs de femmes, par l’imagination des coiffeuses, par l’imagination de la boutique des traits galans, par l’imagination ?… » Je m’arrête, car cela continue assez longtemps encore sur le même ton. Si je cite ces quelques lignes, si j’insiste autant sur la question du style, ce n’est certes pas pour me donner le facile plaisir de prendre MM. de Goncourt en faute de redondance et de prétention ; mais c’est de l’histoire qu’ils veulent écrire : ils annoncent même une « histoire de la société française au XVIIIe siècle, » et ils ne sauraient bien remplir une pareille tâche qu’à la condition d’exprimer leur pensée dans une langue plus sobre et plus simple. Je suis toujours étonné que les adeptes d’une école qui vise au relief, à la couleur, à la vérité, à la vie, ne s’aperçoivent pas enfin de l’inanité de leurs efforts et de l’inutilité de tant d’intempérance et de fracas. Je voudrais aussi que MM. de Goncourt ne dédaignassent pas autant à l’avenir les routes suivies avant eux par d’excellens esprits, et en particulier par le critique éminent qui a lui-même accueilli leur livre avec une excessive bienveillance. Leurs sources sont insuffisantes. La singularité, la nouveauté hors de propos, n’ont rien de commun avec l’originalité : quand tout te monde à raison de dire blanc, il faut dire blanc avec tout le monde. Les auteurs qu’ils consultent de préférence les égarent en ne leur fournissant