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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/468

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le nombre et l’ardeur de ses ennemis… Finalement, ils entraînent une grande foule vers le couvent de Saint-Marc, qu’ils assiègent. Ils veulent que Jérôme leur soit livré. Les portes sont fermées par la troupe armée qui entoure le frère. L’attaque commence. Jérôme, agenouillé au pied des autels, prie pour ses amis et ses ennemis. L’incendie ouvre un chemin aux assiégeans, qui pénètrent dans le couvent en brisant tout sur leur passage. La seigneurie, instruite de ces excès, réclame les frères Jérôme, Dominique et Sylvestre. Jérôme est emprisonné ; il subit deux fois la question, mais refuse de désavouer ses prophéties. Enfin les hommes d’iniquité lui font subir, à lui et à ses deux compagnons, le double supplice de la potence et du bûcher ; ils jettent ensuite ses cendres dans l’Arno, mais son âme a pris place dans les cieux.

« Deo gratias. “Gloria Patri et Filio… »


L’office se termine par quelques oraisons pour none, les secondes vêpres, etc., à travers lesquelles revient toujours le principal motif. Si ces prières ne sont plus régulièrement récitées, ce n’est pas que la dévotion à Savonarole soit complètement éteinte en Italie ; il y a une soixantaine d’années à peine qu’a cessé le pieux usage suivant lequel des mains inconnues, malgré la jalousie du pouvoir, couvraient de fleurs à chaque anniversaire la place où avait été dressé son bûcher ; il y a encore aujourd’hui en Toscane des piagnoni, pénétrés de vénération pour le lointain souvenir d’une prédication à la fois politique et religieuse dont ils n’ont cessé d’appliquer les bienfaisans principes. Ils comptent parmi les meilleurs citoyens et les meilleurs chrétiens de l’Italie, pour qui les aspirations libérales de nos jours dans ce qu’elles ont de plus élevé sont les bienvenues. Or, si l’Italie a reconnu de la sorte dans l’éloquent dominicain du XVe siècle un dévoué patriote et un généreux réformateur catholique, nous n’avons pas autorité à nous montrer plus sévères qu’elle ; nous devons reconnaître, en même temps que la faiblesse par où il a péri, et qui fut toute de son époque, la grandeur de la mission remplie par Savonarole. À coup sûr, sa tentative de réforme morale et religieuse n’a pas été complètement perdue, car elle a commencé à relever les âmes. Quant à son influence politique, il faut se rappeler qu’il a rendu à Florence une ère de liberté d’où est sortie la grande école des publicistes italiens du XVIe siècle. L’Italie ne s’est pas trompée en protestant contre ceux qui ont triomphé à la fois d’elle-même et de lui, et en exaltant à sa manière son noble souvenir.


A. GEFFROY.