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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/462

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son imagination active. Il inventa donc, de concert avec un frère Dominique de Pescia, qui le remplaçait en chaire pendant qu’il écrivait les opuscules destinés à répandre sa doctrine, une fête nouvelle à substituer aux débauches habituelles du carnaval. Telle fut l’origine du fameux bruciamento delle vanità [1]. Les enfans étaient, suivant la coutume traditionnelle, enrégimentés à l’avance pour aller mendier ou exiger même dans les différens quartiers de la ville, jusque dans l’intérieur des maisons, l’argent nécessaire aux orgies qui suivaient leur fête ordinaire. Il ne fallait pas songer à faire disparaître subitement des habitudes invétérées ; Savonarole crut plus à propos de tourner l’obstacle, et se servit de l’organisation qu’il trouvait toute préparée en la faisant dévier de son but accoutumé. Instruits par ses prédications, on vit les enfans, non plus aller quêter dans les maisons des deniers pour la débauche, mais y réclamer ce que Savonarole, dans son langage énergique, appelait les vanités ou les anathèmes, c’est-à-dire les objets d’une parure insensée ou quelquefois obscène ; puis, au dernier jour du carnaval, une grande pyramide de bois fut dressée sur la place du palais, au-dessus d’un bûcher. Au sommet de la pyramide, on voyait une figure monstrueuse représentant le personnage même de Carnaval ; à ses quatre côtés étaient suspendues les innombrables vanità. C’étaient, dit un contemporain, des habits de déguisement et des masques, de fausses barbes, des grelots, des parfums, tous les attributs de la volupté ou des vulgaires plaisirs, puis des instrumens de musique, des objets d’art et des livres. Une immense procession, composée d’abord des enfans, puis de tout le peuple, portant des croix rouges et des rameaux d’olivier, parcourut, après avoir entendu la messe et communié, les rues de la ville en chantant des cantiques. Cette foule se rangea sur la place, soit autour de la pyramide, soit sur la ringhiera ou balustrade qui régnait alors en avant du Palais-Vieux, soit enfin sous la loge des Lanzi. À un signal convenu, quatre hommes mirent le feu aux quatre coins du bûcher, et la flamme s’éleva dans les airs pendant que les fanfares des clairons de la seigneurie et le bruit des cloches se mêlaient aux cris de la multitude.

Nul auteur contemporain n’accuse Savonarole à propos de cet auto-da-fé ; l’époque de Marsile Ficin et d’Ange Politien ne saurait pourtant être taxée d’indifférence pour les arts, et l’éloquent dominicain, s’il subjuguait pour un temps le peuple de Florence, n’en comptait pas moins, dans Florence même, de nombreux ennemis. Ce fut plus tard seulement, lorsque, l’ardeur diminuant pour la création d’œuvres nouvelles, l’admiration s’accrut pour les œuvres antiques, ce fut alors que le bruciamento delle vanità, rappelé,

  1. Brûlement des objets de vanité.