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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/451

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au lieu de ces élans trop passagers d’enthousiasme et de ferveur, il demandait une conversion durable, que dis-je ? il l’implorait avec supplications et avec larmes, et, dans son généreux dévouement, bien qu’il doutât fort du succès, acceptant une terrible solidarité, espérant contre toute espérance, il remettait aux Florentins, dont il confondait la cause avec la sienne, ses plus graves intérêts, — ceux de son salut éternel, car il croyait devenir coupable s’il échouait, — ceux de son salut temporel, car il prévoyait le martyre. Et il leur présentait cette dernière image sous la double inspiration des symboles familiers à la primitive église et de l’imagination dantesque :


« Un jeune homme, ayant quitté sa maison, se mit en mer pour aller pêcher ; pendant qu’il pêchait, le patron de la barque l’emporta jusque dans la haute mer, d’où l’on n’apercevait plus le port, et le jeune homme commença de se lamenter… — O Florence ! cet infortuné qui se lamente, il est ici, dans cette chaire ! Moi aussi, je sortis de ma maison pour aller d’abord dans un des ports de la religion chercher la liberté et la paix, les deux choses que j’aimais par-dessus toutes les autres ; mais je regardai vers la mer de ce monde, et je commençai de prêcher et gagnai quelques âmes, et, pendant que j’y trouvais plaisir, le Seigneur m’a emporté dans la haute mer, où me voici maintenant, n’apercevant plus d’asile. Undique sunt angustiœ. Devant moi se préparent la tribulation et la tempête, derrière moi j’ai perdu le port, et cependant le vent me pousse toujours au large. À droite sont les élus, qui réclament notre aide ; à gauche sont les démons et les méchans, qui nous persécutent ; au-dessus de ma tête, j’aperçois la vertu éternelle, et l’espérance m’y pousse ; sous mes pieds est l’enfer : étant homme, je dois le craindre ; j’y tomberais sans le secours de Dieu. O Seigneur, Seigneur ! où m’as-tu conduit ? Pour avoir voulu sauver quelques âmes, me voici en un lieu d’où je ne puis plus retourner vers mon repos. J’étais libre, et me voici l’esclave de tous. Je vois partout la discorde et la guerre qui s’avancent sur moi. Vous du moins, ô mes amis, ô élus de Dieu, pour qui nuit et jour je pleure, ayez pitié de moi ! Donnez-moi des fleurs, comme dit le cantique, parce que je languis d’amour, quia amore langueo,… des fleurs, c’est-à-dire des bonnes œuvres. Je ne désire rien autre, si ce n’est que vous plaisiez à Dieu et que vous sauviez vos âmes… — Mais quelle sera, ô Seigneur ! la récompense accordée dans l’autre vie à celui qui sortira vainqueur d’un tel combat ? — L’œil ne peut le voir et l’oreille ne peut l’entendre : ce sera la béatitude éternelle. — Et le prix dans cette vie ? — Le serviteur ne sera pas plus grand que le maître, dit le Seigneur. Tu sais qu’après la prédication je fus crucifié ; toi aussi, le martyre t’attend. — O Seigneur, Seigneur ! envoie-le-moi donc, ce martyre, et fais-moi bientôt mourir pour toi comme tu es mort pour moi ! Voici déjà qu’il me semble voir le couteau affilé !… »


Ce fut là, M. Villari le remarque avec raison, un de ces momens dont Savonarole avait coutume de dire : « Un feu intérieur brûle mes os et me force à parler. » Savonarole était alors emporté comme