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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/442

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ardeurs encore incertaines et les premières conquêtes du prochain avenir.

Tel fut le XVe siècle : la décrépitude pâlissante du moyen âge s’y rencontre avec l’aurore déjà sensible des temps modernes ; la sco-lastique expirante y engage un dernier combat contre l’esprit grandissant de la renaissance ; le principe d’autorité, armé de toutes pièces, y livre bataille à celui de la libre pensée. Une lumière équivoque et voilée y recouvre de singulières contradictions. Le sort du XVe siècle a été d’être honoré par de grands dévouemens qu’il a tous méconnus. Il a vu naître la plus poétique personnification du patriotisme et il a vu le génie de la science ouvrir le monde, mais il a brûlé Jeanne d’Arc et querellé pour sa prétendue hérésie des antipodes Christophe Colomb, qu’il a ensuite laissé mourir dans la disgrâce et le dédain. Le bûcher de Jean Huss a éclairé d’une sinistre lueur les premières années de ce siècle ; celui de Savonarole jette sur les dernières un sanglant reflet.

Ce n’est pas que Savonarole se soit élevé au-dessus de son temps ; au contraire, c’est pour n’avoir pas su le dominer qu’il en est devenu la victime : il lui avait emprunté ses forces incomplètes, qui se sont retournées contre lui. Du XVe siècle Savonarole reproduit dans son caractère les qualités et les faiblesses ; à cause même de ce mélange, il est difficile de se rendre compte très précisément du rôle qu’il a rempli, et d’autant plus intéressante en est l’étude. Ce rôle est double : tout moral et religieux d’abord, il devient ensuite, par la force même des événemens, tout politique. Sous le premier des deux aspects, il est digne de sympathie, mais il trahit une faiblesse inhérente à son temps et par où finalement il a péri : sa foi est sincère et sa charité ardente. Si Jeanne était pénétrée de « la pitié qu’il y avait au royaume de France, » il souffre, lui, jusque dans le plus profond de ses entrailles et à la manière des saints, de la pitié qu’il y a aux choses de l’église et à l’état des âmes ; mais la scolastique l’enveloppe, il se livre à elle tout en ne croyant plus entièrement et sans arrière-pensée en elle. Deux siècles auparavant, il eût été franchement un illuminé ferme en sa croyance aux visions et aux communications célestes, et il eût sans contradiction et sans danger passé pour tel, tandis qu’au XVe siècle, une fois engagé comme à son insu sur ce terrain devenu glissant, il ne trouve plus en lui-même, ni dans ceux à qui il s’adresse, l’appui qui lui serait nécessaire ; il est battu en brèche par ces mêmes armes de la scolastique que ses ennemis retournent contre lui, et il périt sous leurs coups.

Quant à son rôle politique, on ne lui a pas suffisamment rendu justice. Il montre là une liberté d’esprit et une habileté pratique singulières, et par là encore il est bien de son temps. En inaugurant