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M. Charles Lambert me paraît donc tomber ici sans réserve dans le piège de la méthode qu’il a choisie, dans la fausse précision. J’aurais compris autrement, à ce qu’il semble, l’intervention des sciences dans le problème de l’immortalité. Eh quoi ! dirai-je à M. Charles Lambert et même aux spiritualistes en général, vous prétendez que l’âme est immortelle, c’est-à-dire qu’elle ne peut pas mourir ? Mais ne serait-il pas à propos de nous expliquer ce que c’est que mourir ? Pour affirmer que la mort est incompatible avec l’âme, il faut encore que je sache ce que c’est que la mort. La philosophie ne cesse de répéter cet argument scolastique : la mort est une dissolution ; or l’âme est indissoluble. Donc, etc.. Mais il n’est pas vrai que la mort soit une dissolution ; la dissolution est l’effet de la mort, non la mort elle-même. Un corps organisé ne se dissout pas au moment où il meurt. Entre la dernière seconde où il a vécu et celle où il est mort, le corps ne s’est pas subitement décomposé. Souvent la décomposition précède la mort ; souvent, par exemple en cas de mort subite, la dissolution n’a lieu que beaucoup plus tard. On peut même, par des moyens artificiels, retarder ou empêcher la dissolution, sans que pour cela le corps cesse d’être mort. Telle chair morte qu’on a préservée du contact de l’air reste fraîche sans être de la chair vivante ; un corps embaumé n’est pas un corps vivant. Il suit de là que nous n’avons de la mort qu’une idée fort incomplète quand nous disons qu’elle est une décomposition, une dissolution : c’est la caractériser par une de ses conséquences, et encore par une conséquence non nécessaire. Il semble donc que l’une des conditions préliminaires du problème de l’immortalité de l’âme serait une analyse des phénomènes de la mort, analyse peu riante à la vérité, mais indispensable, et je m’étonne que M. Lambert n’ait pas été conduit par sa méthode même à nous donner ici une philosophie de la mort. Tout ce que nous savons de la mort par l’expérience paraît se réduire à ceci : qu’elle est une cessation de fonctions, une cessation d’activité ; mais une cessation de fonctions est-elle incompatible avec l’idée d’un principe spirituel ? C’est ce qu’on ne peut guère affirmer comme évident par soi-même. On voit dans quel ordre de recherches il faudrait s’engager et quelle méthode il faudrait suivre pour traiter ce problème d’une manière vraiment scientifique. Au lieu de considérer l’être métaphysique de l’âme, il faut en considérer les fonctions pour décider si elles sont susceptibles de persister après la séparation des deux substances. Nous n’avons pas à nous demander si l’âme, comme substance, sera ou ne sera pas anéantie, car nulle part l’expérience ne nous donne aucun exemple d’anéantissement, mais si les fonctions de l’âme sont susceptibles de cesser et de disparaître comme celles de la vie organique.

Au reste, M. Charles Lambert, sans avoir précisément suivi la méthode que j’indique, arrive à peu près aux mêmes résultats, c’est-à-dire qu’il néglige de considérer l’être métaphysique de l’âme pour en observer les fonctions : il recherche quelles sont celles qui se trouvent liées à la conservation du corps et doivent périr avec lui, et celles qui, étant libres du