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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/419

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prêter assistance, paya un peu cher cet acte d’humanité. Tandis qu’il entraînait son compagnon vers une ferme voisine où il comptait le déposer à l’abri des coups de fusil avant de courir sur les traces du général, trois bergers qu’ils venaient de rencontrer les sommèrent, au nom du roi, de se rendre prisonniers ; mais la vue d’un revolver que M. Arrivabene avait heureusement sur lui tint ces braves en respect, et lorsque l’un d’eux fut tombé atteint d’une balle, les deux autres gagnèrent pays. Cependant les colonnes napolitaines arrivaient de tous côtés. Aucun moyen de percer leurs lignes de tirailleurs. Il fallait se rendre, sur ces entrefaites, M. Arrivabene reçût à la jambe une balle qui retendit par terre et le livra ainsi sans défense aux soldats royaux. Ceux-ci firent rafle aussitôt de tout ce qui se trouvait dans ses poches, et l’officier qui les commandait eut pour sa part la montre du malheureux prisonnier, qui, lâchement insulté, frappé même à plusieurs reprises, ne serait pas sorti vivant des mains où il était tombé sans l’intervention d’un des chefs, observateur plus scrupuleux des lois de la guerre. « Suivez-moi comme vous pourrez, disait-il au blessé, qui demandait à être dirigé immédiatement sur Capoue… Si je vous laissais ici, mes soldats vous tueraient bien certainement… » Réuni à une vingtaine de garibaldiens également faits prisonniers depuis le matin, M. Arrivabene fut, comme eux, dépouillé d’une partie de ses vêtemens et obligé, comme eux, de les remplacer par le bonnet de police et la capote des soldats royaux. Ainsi déguisés, on les faisait marcher en tête de la colonne, et un sergent prit la peine de leur expliquer qu’on les exposait ainsi volontairement à la chance d’être tués par les leurs. Les Napolitains, eux, ne risquaient leur peau qu’à bon escient et avec répugnance. Avanti ! avanti ! criaient sans cesse leurs officiers, se gardant toutefois de joindre l’exemple au précepte, et, recevant parfois sans sourciller mainte réponse désagréable en échange de ces exhortations mal venues. L’un d’eux, le seul qui se conduisît en brave, atteint d’une blessure mortelle, tomba près de M. Arrivabene, qui crut pouvoir proposer de le conduire à l’ambulance garibaldienne (alors en vue), sur parole de venir reprendre ses fers le soir même. On rejeta bien loin cette proposition à la Régulus, et deux soldats reçurent ordre de prendre sur leurs épaules l’officier moribond, qu’ils jetèrent dix minutes après dans le premier fossé venu [1].

Lorsqu’après plusieurs heures de souffrances et d’anxiétés les prisonniers arrivèrent au quartier du général Rettucci, le désordre était déjà grand dans ces masses de soldats qui, définitivement repoussés,

  1. Cette montre lui fut restituée ultérieurement par ordre exprès du roi de Naples.