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36          REVUE DES DEUX MONDES.

— A mon tour, je dis non.

— Si je vous disais de l’ouvrir !

— Je dirais encore non.

— D’en prendre connaissance avec moi ?

— Non, toujours non.

— Avec l’autorisation de Lucie ?

— Vous la lui demanderiez ?

— Non, je vous en chargerais.

— Ceci change la situation, nous serions au moins dans la légalité, Lucie étant seule et unique héritière de tout ce que sa mère a laissé. De plus elle est majeure ; je me charge de lui demander son consentement. Où vous retrouverai-je demain, monsieur l’abbé ?

— Pourquoi pas ce soir ?

— Impossible. Mlle La Quintinie est absente jusqu’à demain matin.

— Elle est à Chambéry ? Allons-y ensemble , monsieur ! Par le chemin de fer d’Aix, nous y serons de bonne heure encore, je ne puis passer la nuit dans ces angoisses.

— Vous les avouez enfin ? Allons, je n’en abuserai pas, je serai plus généreux que vous. Partons.

Ils n’échangèrent plus un mot. En traversant le lac, M. Lemontier observa la contenance morne et pourtant digne de l’abbé. II était vaincu, mais non brisé. Il suivait de l’œil le sillage ouvert par la barque, et semblait livré à une méditation profonde plutôt qu’au sentiment amer de la défaite.

En chemin de fer, il parut ranimé comme s’il eût trouvé, sous l’influence de cette marche rapide, une solution ou une résolution. A Chambéry, il se tint dans la rue pendant que son compagnon entrait chez Mlle de Turdy. Lucie, prise à part, dit à M. Lemontier qu’elle lui donnait plein pouvoir de disposer du paquet comme il l’entendrait, et même de ne jamais lui dire ce qu’il contenait. Elle s’en remettait aveuglément à sa prudence et à son honneur. Il courut rejoindre Moreali avec un mot de la main de Lucie, qui l’autorisait complètement. Ils allèrent s’enfermer dans la maison du comte de Luiges, lequel était toujours à Aix.

— Attendez ! dit l’abbé au moment où M. Lemontier, prenant un canif sur le bureau du comte, allait ouvrir le sachet, j’ai besoin de mes forces, de ma raison, de ma mémoire. Je suis fatigué, j’ai faim !

— J’ai faim aussi, répondit M. Lemontier. Allons chercher une table d’hôte quelconque. Je vous invite à dîner, si vous voulez bien le permettre.

— Inutile de sortir, reprit l’abbé ; je vais envoyer chercher...

M. Lemontier refusa. L’abbé le regarda en face, et ses yeux se remplirent de larmes ; mais il ne se plaignit pas du terrible soupçon