Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/394

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


avis que les gouvernemens nationaux, elle valait mieux que les proconsulats de l’aristocratie romaine, elle servait d’une façon bien plus efficace non-seulement le progrès général, mais la dignité individuelle. Quel plus bel éloge ? Mais attendez la fin ; ces avantages, qu’il est impossible de nier, ne séduisent pas l’austère observateur au point de lui faire méconnaître les principes immortels, et, maintenant jusqu’au bout l’impartialité de sa pensée, il écrit ces remarquables paroles : « Les bienfaits du despotisme sont courts, et il empoisonne les sources mêmes qu’il ouvre. Il ne possède pour ainsi dire qu’un mérite d’exception, une vertu de circonstance, et, dès que son heure est passée, tous les vices de sa nature éclatent et pèsent sur la société [1]. » Voilà, en quelques lignes, la vérité complète ; ce sont là des arrêts définitifs, et que nulle puissance ne cassera jamais.

En citant les paroles de M. Guizot, j’ai indiqué ce qui manque, selon moi, à l’œuvre excellente de M. Amédée Thierry. À coup sur, cette construction des destinées de Rome, comme disent les Allemands, est puissante et hardie. Il fallait une science consommée et une force de jugement peu commune pour faire cette contre-partie du livre de Montesquieu. La marche de Rome, c’est-à-dire, du monde vers l’unité politique, vers l’unité administrative, vers l’unité sociale, vers l’unité religieuse, toutes ces grandes peintures dont j’ai signalé seulement quelques aspects révèlent la main d’un maître. L’auteur a vraiment tracé des voies sacrées dans la confusion d’une histoire incohérente, et on peut lui appliquer ce mot de Tacite ; « le secret de l’empire est divulgué, » divulgatum imperii arcanum. Nous regrettons pourtant que cette philosophie de l’histoire romaine ne se rattache pas à une philosophie plus haute, à la philosophie de l’histoire de l’humanité. Ce qui fait à nos yeux l’intérêt des révélations de M. Thierry, c’est que cette communauté de l’empire n’est qu’une transition, une préparation à des destinées meilleures, le laboratoire d’où la Providence fera sortir les nations chrétiennes. Cour M. Thierry au contraire, on dirait que l’empire est non pas la préparation de la vie, mais la vie même, non pas la voie, mais le but. Si ce n’est pas là sa pensée, il y a un défaut dans son livre, car telle est bien certainement l’impression qu’il laisse au lecteur ; si c’est bien là ce qu’il a voulu exprimer, les esprits qui admirent le plus sa pénétration auront de la peine à le suivre. J’applaudis aux découvertes de l’historien quand je vois une longue période de la vie de l’humanité, période servilement glorifiée par les uns, méconnue injustement par les autres, défigurée par tous, reprendre enfin sa

  1. M. Guizot, Histoire de la Civilisation en France, deuxième leçon.