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il l’apprécie d’une manière différente. Quand il le juge à Rome, c’est-à-dire du sein de la civilisation et du droit, il le condamne, car c’est le condamner que lui dire son nom : il l’appelle le despotisme administratif pur et simple. « Vous n’y rencontrez nulle part de pouvoirs coordonnés, égaux, destinés à se contrôler, à se limiter l’un l’autre. Tout procède du haut en bas ou du bas en haut, selon une hiérarchie unique et rigoureuse. » Ainsi parle le philosophe au nom de la vérité absolue. Voici maintenant le politique ; appréciant les vérités relatives, il ne craint pas de remercier l’empire au nom des Celtes : « Ne concluez pas, dit-il, que ce mécanisme administratif eût été institué dans le seul intérêt du pouvoir absolu, et n’eût jamais cherché ni produit d’autre effet que de le servir. Il faut, pour l’apprécier avec équité, se faire une juste idée de l’état des provinces, et spécialement des Gaules, au moment où la république fut remplacée par l’empire. Deux pouvoirs y régnaient, celui du proconsul romain envoyé pour gouverner passagèrement telle ou telle province, celui des anciens chefs nationaux, du gouvernement qu’avait le pays avant de tomber sous le joug romain. Ces deux pouvoirs étaient, je crois, à tout prendre, plus iniques, plus funestes que l’administration impériale qui leur succéda. Je ne crois pas que rien ait pu être plus effroyable pour une province que le gouvernement d’un proconsul romain, avide tyran de passage, qui venait là pour faire sa fortune et se livrer quelque temps à tous les besoins de l’intérêt personnel, à tous les caprices du pouvoir absolu… Quant aux anciens chefs du pays, c’était, je n’en doute pas, un gouvernement prodigieusement irrégulier, oppressif, barbare… Lorsque l’administration impériale prévalut dans la Gaule, quelque amers et légitimes que pussent être les ressentimens et les regrets patriotiques, elle fut, à coup sûr, plus éclairée, plus impartiale, plus préoccupée de vues générales et d’intérêts vraiment publics que ne l’avaient été les anciens gouvernemens nationaux… D’autre part, les gouverneurs, plus stables dans leurs fonctions, contrôlés jusqu’à un certain point par l’autorité impériale, étaient moins avides, moins violens, moins oppressifs que les proconsuls du sénat. Aussi voit-on, dans les Ier, IIe et même IIIe siècles, un progrès véritable dans la prospérité et la civilisation de la Gaule. Les villes s’enrichissent, le nombre des hommes libres augmente… Plus d’égalité s’introduit entre les classes diverses, toutes arrivent à la fortune et au pouvoir. Les mœurs s’adoucissent, les idées s’étendent, le pays se couvre de monumens, de routes. Tout indique enfin une société qui se développe, une civilisation en progrès. » On voit que l’éminent historien n’hésite pas à signaler tous les avantages de l’administration impériale ; elle valait mieux à son