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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/297

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circule dans beaucoup de têtes, c’est qu’il y a une sorte de tendance tacite à dégoûter les hommes de talent et de caractère, et à introduire dans le gouvernement des subalternes ambitieux, avides, perdus de réputation. De cette manière, dit-on, tout traînera et s’embrouillera davantage ; les réformes les plus salutaires seront dénaturées. Il y aura beaucoup d’ordonnances sur le papier et peu de bons résultats. Le gouvernement ainsi composé perdra de plus en plus son crédit et sa considération ; il deviendra par là l’instrument de sa propre destruction, qu’il finira par proposer peut-être lui-même… »

Il résultait de cet état de choses que le malaise et la méfiance allaient en croissant ; les esprits s’irritaient et le despotisme redoublait, fermant devant le pays toutes les issues, le dépouillant en détail de tous ses droits. L’empereur lui-même, avec la faiblesse des hommes à demi chimériques qui n’aiment pas la réalité, plus accessible d’ailleurs à l’air de réaction qui soufflait en Europe, finissait par se dégoûter, s’impatienter, et par rejeter sur le caractère polonais ce qui n’était tout au plus que la faute du gouvernement. Ces institutions qu’il avait données, il les laissait systématiquement altérer et dissoudre, reculant devant toute initiative et ne se sentant peut-être pas assez fort pour entrer en lutte avec l’esprit russe, qui dénaturait son œuvre dans le royaume et envahissait tout sous son autorité impatiente et fatiguée. Le vrai roi ce n’était point Alexandre, c’était le grand-duc Constantin, type et personnification de cet esprit russe à Varsovie, prince étrange, aux larges épaules, à la taille svelte serrée dans un uniforme, à la tête de Kalmouck surmontée d’un chapeau ombragé de plumes de coq, à la voix rauque, aux sourcils blancs et hérissés, cachant un regard fauve et perçant qui était une menace. Constantin ne se doutait même pas qu’il y eût une autre loi que sa volonté ; il bouleversait tout, l’administration, l’armée. Quoique prince, et ayant, comme membre de la famille régnante, une place dans le sénat, il avait eu l’idée bizarre de se faire nommer à la chambre des nonces par le faubourg de Praga, à Varsovie. On se serait bien gardé de ne pas le nommer, et, une fois nommé, de ne pas le réélire. Il paraissait de temps à autre à la diète ; on dit même qu’il parla une fois. Son grand souci était l’inspection des sentinelles distribuées de tous côtés. C’est pourtant ce prince qui est l’expression significative de cette époque constitutionnelle en Pologne, même sous Alexandre. Alors commençait pour aller en croissant ce système de réaction et de falsification universelle. Les Russes ne devaient point avoir d’emplois dans le royaume, et par le fait ils envahissaient tout, ils empêchaient tout développement régulier. La liberté de la presse était accordée par