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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/280

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se hâter d’avouer cette pensée d’une Pologne reconstituée, de donner à sa création assez d’ampleur et de force pour qu’elle existât par elle-même, et il eût agi ainsi dans son propre intérêt, dans l’intérêt de la France et dans l’intérêt d’un équilibre nouveau de l’Europe. Si même en 1812, au lieu de répondre par des réticences nouvelles aux députés de la confédération polonaise qui se présentaient à lui à Wilna, il se fût arrêté, eût organisé une forte et indépendante Pologne attendant les événemens, il eût ainsi bien mieux atteint son but qu’en allant s’enfoncer dans l’inconnu jusqu’à Moscou, et il eût échappé à cette fatalité sinistre qui l’épiait, lui, son armée et toute sa grandeur. Le malheur de Napoléon fut de faire sans cesse tout ce qu’il fallait pour parler à l’imagination des Polonais, pour les fasciner en les associant à ses victoires, et tout ce qu’il fallait aussi pour exciter les méfiances des esprits réfléchis et clairvoyans ; son habileté était d’entretenir leurs espérances. Au jour des aveux, à Sainte-Hélène, il disait : « Je donnai par ma faiblesse du mécontentement et de la méfiance aux Polonais. Ils virent que je les sacrifiais à mes convenances. Je sentis ma faute, et j’en eus honte. »

En face de cette série d’événemens toujours incomplets où renaissait par lambeaux, par fragmens, une Pologne qui n’était pas encore une Pologne, quelle était la politique de la Russie, dirigée par l’inquiet et mobile Alexandre ? — Si la Russie, devançant la France, comme le proposait le prince Adam, eût dès 1805 offert aux Polonais cette séduisante satisfaction de les réunir en un royaume séparé sous le sceptre de l’empereur,— un royaume composé des provinces qu’elle possédait elle-même et des provinces prussiennes qui pouvaient être le prix de la guerre, — elle eût réussi peut-être, et dans tous les cas elle eût pris dès ce moment un rôle aussi brillant que nouveau. Si un an après encore, avant la création du duché de Varsovie, Alexandre était revenu avec sincérité à son plan, il aurait pu gagner les Polonais, les arrêter dans leur élan vers la France et balancer la création de Napoléon. La Russie aurait pu d’autant plus aisément suivre cette politique que les haines suscitées par le dernier partage s’étaient un peu assoupies, et qu’elle avait dans ses mains le premier noyau de ce royaume, qui serait devenu comme un intermédiaire, comme une première défense de l’empire. Il n’en fut rien ; les événemens marchaient : le duché de Varsovie, en créant une semi-indépendance sous l’influence française, ravivait les haines contre la Russie, montrait de nouveau dans le Russe le véritable ennemi, et lorsqu’après avoir hésité devant les occasions Alexandre revenait à ses projets, il n’était plus temps ; il fallait attendre une occasion nouvelle.