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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/276

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Vorontsof lui-même, qui était malade et dont l’empereur se moquait dans l’intimité en le singeant. Il se défendit tant qu’il put de cette fortune imprévue, il résista, montra ce qu’il y avait d’étrange à le placer, lui Polonais avant tout et fermement résolu à rester Polonais, dans une de ces situations où il pouvait se trouver d’un jour à l’autre entre sa loyauté de ministre et son patriotisme, entre l’intérêt de son pays et l’intérêt de la Russie. L’empereur s’obstina et répondit qu’il n’en était rien, qu’il prévoyait au contraire des circonstances différentes et plus favorables, que dans tous les cas son ministre pourrait se retirer le jour ou un antagonisme d’intérêts éclaterait. Alexandre fît mieux, il lui offrit comme appât, comme prix de sa bonne volonté, le poste de curateur de l’université de Wilna et la direction de l’instruction publique dans les sept gouvernemens polonais annexés à la Russie, c’est-à-dire dans la Lithuanie, la Volhynie, la Podolie, l’Ukraine. C’était une fantaisie de ce prince qui en avait tant, et qui mettait une ardeur d’enfant à les satisfaire. Il voulait son ami pour ministre, pour coopérateur intime de ses desseins. Adam Czartoryski accepta avec tristesse, comme un soldat, dit-il, qui, jeté par l’amitié et le hasard dans des rangs qui ne sont pas les siens, combat par un sentiment d’honneur et pour ne point abandonner son compagnon ; il accepta tout ce qui lui était offert, préférant en secret, par une prévoyance nationale, le soin de surveiller l’éducation morale et intellectuelle de huit millions de Polonais à la direction même des affaires de l’empire, qui lui était donnée par surcroît. Au fond, les difficultés étaient immenses pour le prince Adam : il n’avait pas seulement à faire face aux inimitiés, à la malveillance, aux intrigues de la société de Pétersbourg, qui voyait avec une envie mêlée d’étonnement cette faveur d’un Polonais auprès d’un tsar ; il avait à relever la politique extérieure de la Russie de la confusion où l’avait laissée l’empereur Paul en mourant, de l’effacement où elle était restée depuis le commencement du nouveau règne. Il fit un rêve étrange : il aurait voulu que, retirée pour le moment des démêlés du continent, n’ayant rien à voir dans tous ces remaniemens territoriaux par lesquels Napoléon ouvrait sa victorieuse carrière, et où les cupidités européennes cherchaient à se satisfaire, la Russie se recueillît véritablement, se consacrât à un travail de réformes intérieures, et se fît au dehors une politique plus élevée, dégagée de tout esprit de violence et de conquête. Il aurait voulu qu’en face de Napoléon et de ses menaces d’ambition dictatoriale en Europe, Alexandre se fit un arbitre de paix, un médiateur désintéressé protégeant les faibles, s’armant de toutes les idées de droit public et d’équité. Il traçait tout un plan de politique qu’il a reproduit depuis dans son Essai sur la diplomatie,