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un frein pour Alexandre devenu empereur, un motif d’espérances sérieuses, quoique toujours trompées, pour le prince Adam, le lien survivant de deux hommes si singulièrement rapprochés.

Il faut se souvenir de ce qu’était l’Europe à ce moment, de ce qu’elle offrait de chances au patriotisme d’une nation vaincue, pour comprendre ce que devait ressentir un jeune Polonais réduit à vivre parmi les ennemis de son pays, et comment pouvait naître une intimité si imprévue. La Pologne venait de disparaître dans le dernier démembrement de 1795 ; elle se personnifiait en quelque sorte dans cette royauté prisonnière de Stanislas-Auguste, pensionnée par la Russie, internée à Wilna ou à Pétersbourg. La révolution française, en remuant le monde, n’avait rien fait pour elle, ne paraissait vouloir rien faire, et les puissances liées par la solidarité de la spoliation n’aspiraient qu’à maintenir leur œuvre, à s’assurer définitivement leur conquête. Chose étrange, pour la France la Pologne était trop loin, pour les coalisés du nord c’était une autre France mise à la raison, un foyer de prétendu jacobinisme éteint au centre de l’Europe. Il semblait que désormais il n’y eût plus rien à attendre d’aucun côté. Seul, dans une de ces cours ennemies où avait été conçu et préparé l’acte de destruction, un jeune prince reniait cette politique d’injustice et de violence ; il parlait avec attendrissement des malheurs de la Pologne, avec respect de Kosciusko, et il laissait entrevoir la pensée d’une réparation possible. « Je crus rêver en entendant ces confidences, dit le prince Adam ; mon émotion fut extrême, » et longtemps plus tard, même quand il avait perdu toute espérance, il était resté fidèle à ce souvenir.

Cette amitié née dans les jardins de la Tauride et de Tsarskoe-Selo était sincère en effet. Lorsque Alexandre, à dix-neuf ans, dans le plus grand mystère, allait chercher un jeune Polonais qui se considérait comme un proscrit à Pétersbourg, pour échanger avec lui des confidences tout intimes, des rêves d’amélioration pour l’humanité, pour la Pologne, il ne faisait évidemment aucun calcul vulgaire. Qui pouvait-il vouloir tromper ? quel intérêt avait-il à surprendre la confiance d’un inconnu, d’un déshérité qui ne pouvait rien ? Il cédait à un besoin d’attachement, à un élan spontané, et ce sentiment devait survivre longtemps encore aux circonstances qui l’avaient fait naître. Empereur ou grand-duc, dans les crises décisives de sa destinée, en 1810, en 1812 comme en 1801, à son avènement soudain au trône comme en 1796, Alexandre ne s’adressait à Adam Czartoryski, ne lui écrivait qu’avec une effusion particulière, en l’appelant « mon cher ami, » en lui disant : « à vous de cœur et d’âme pour la vie. » En 1801, au moment de la tragédie qui tranchait le règne et les jours de l’empereur Paul, et qui plaçait une couronne ensanglantée sur