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duchesse Elisabeth, n’en avait que seize. C’était un couple plein de vie et de grâce, éclairant cette vieille cour assombrie de caprices despotiques. La position du grand-duc Alexandre était pénible entre sa grand’mère, dont il subissait toutes les volontés sans l’aimer au fond, et son père, pour lequel il avait de l’attachement sans oser le montrer. Il avait reçu des circonstances et d’un précepteur suisse, M. de La Harpe, esprit tout plein des théories du XVIIIe siècle, une éducation étrange : rien de précis, nulle connaissance de la réalité, nulle pratique des choses, mais des idées vagues, générales, d’humanité, de liberté, de justice. Tout cela lui avait fait une âme singulière, retenue par bien des liens russes et en même temps ouverte aux aspirations généreuses, inquiète du présent, ardente et contenue. Il se sentait isolé, lui aussi, et avait de ces besoins d’expansion de la jeunesse. Plus d’une fois, soit à la cour, soit dans les promenades et sur les quais, où affluait la bonne compagnie russe aux beaux jours d’avril qui précèdent la débâcle du Ladoga, Alexandre avait remarqué et recherché les deux jeunes princes Czartoryski ; il s’était senti attiré par leur tenue simple et réservée. Il prenait un plaisir visible à être avec eux, à prolonger la conversation et à nouer des rapports plus intimes. Adam lui plaisait. Jusque-là il n’y avait rien de plus, lorsqu’un jour Alexandre dit au prince Adam de venir le trouver le matin au palais de la Tauride, où se trouvait la cour.

C’était au printemps de 1796, par une matinée riante et douce, qu’Alexandre, prenant le prince Adam familièrement par le bras et l’entraînant dans les jardins de la Tauride, s’ouvrait à lui tout entier et se livrait à une de ces confidences qui créent désormais un lien. Pendant trois heures parcourant les allées, croisant de temps à autre la grande-duchesse, qui souriait, comme si elle eût été d’intelligence, à cette intimité naissante, Alexandre s’abandonnait à une de ces conversations infinies, vingt fois interrompues, vingt fois reprises et toujours animées. Il avouait au prince Adam qu’il avait été ému et excité à la confiance par sa conduite et celle de son frère, par leur résignation dans une existence qui devait leur être si pénible, par le calme et l’indifférence avec lesquels ils avaient tout accepté sans y attacher de prix, sans repousser des faveurs faites pour leur déplaire, il le sentait. « Je devine tous vos sentimens, ajoutait-il, je les approuve, et je sens à mon tour le besoin de vous dire ce que je suis, ce que je pense. J’épiais l’occasion ; je ne veux pas que vous me confondiez avec mon entourage, que vous me supposiez des idées semblables à celles de la cour, du gouvernement actuel… J’ai bien vu à vos réticences que vous vous teniez en garde aussi avec moi. Sachez donc que je condamne du fond de mon âme