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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/246

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blesse du gouvernement de Mohilew, d’une des provinces qui ont été démembrées au premier partage en 1772, vingt et un ans avant la Lithuanie, et que la Russie revendique comme une possession naturelle de la race russe. Nous y lisons la déclaration suivante, signée par trois cent vingt-trois représentans : « Les persécutions les plus pénibles sont dirigées contre les opinions, les sentimens, les croyances des habitans les plus respectables de notre pays, étroitement associé depuis des siècles aux destinées de la Pologne. Le caractère politique de ces persécutions se révèle dans les tendances des autorités locales et surtout dans leurs efforts pour semer la discorde entre la noblesse et la population rurale. Dans ces circonstances, nous aurions dû consacrer toutes nos délibérations à l’étude de la situation anormale et désespérante où se trouve plongé le pays ; mais nos vœux et nos espérances, exprimés par les habitans des gouvernemens de Minsk et de Podolie et par la noblesse de notre district de Rochaczew, tous issus de la même race et membres de la même famille, loin d’avoir été entendus, n’ont fait qu’attirer sur nous de nouvelles rigueurs. En conséquence, et vu l’absence aujourd’hui de toute sécurité personnelle, la noblesse de Mohilew se voit forcée de circonscrire aux faits ci-dessus consignés l’objet de ses délibérations. » La réponse du gouvernement russe à cette protestation inspirée par un incontestable patriotisme polonais a été l’arrestation des maréchaux de la noblesse.

Tout annonce que la situation s’aggrave pour la domination russe en Pologne, et il n’y a pas de preuve plus décisive de ce fait que le redoublement des violences du pouvoir. Quelle idée la Russie pense-t-elle donner à l’Europe de la légitimité de sa domination sur la Pologne, lorsqu’elle ne craint pas de se montrer contrainte de mettre aux arrêts l’archevêque de Varsovie, d’abord si modéré et si conciliant, et d’enfermer ses chanoines dans la citadelle ? Tandis qu’elle étend une main barbare sur ces agitateurs d’étrange sorte, elle est trop faible pour pouvoir saisir dans une ville de cent cinquante mille âmes un invisible gouvernement révolutionnaire qui exerce son autorité avec une activité et une promptitude inconcevables. L’Europe sait aussi que toute la garde impériale est en Pologne, que Pétersbourg n’a plus pour garnison que des soldats étiolés arrivés des extrémités de la Russie, et que l’armée de Pologne, brisée en détachemens, est harassée et démoralisée. Elle peut pressentir que le gouvernement du grand-duc Constantin est une expérience terminée, que le système du marquis Wielopolski est ruiné, que le marquis sera forcé de se retirer, et que le général de Berg, demeuré seul, essaiera de noyer le mouvement polonais dans le feu et dans le sang.

Mais le mouvement polonais et l’impuissance de la Russie augmentent, par leur durée même, la responsabilité de l’Europe, et rendent plus manifestes le droit et le devoir pour elle d’intervenir dans la solution de la question polonaise. L’action commune des trois grandes puissances, la