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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/235

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que comme les ébauches informes d’un artiste infatigable, d’une fantaisie aussi désordonnée que puissante. Les animaux dont les mœurs, les attitudes, le visage, nous obligent à un retour instinctif sur nous-mêmes nous causent plus qu’un involontaire dégoût : leur aspect soulève au plus profond de notre être je ne sais quelle étrange inquiétude. Nous voudrions effacer dans le riant tableau du monde ces images déformées, ces fantômes avilis de la personne humaine ; mais notre puissance expire devant cette force silencieuse, impénétrable, qui emporte dans son mouvement toutes les choses créées, et notre raison trouve partout des énigmes, en elle-même et hors d’elle-même, dans les abstractions où elle se complaît comme dans le balancement des mondes ou le ricanement diabolique d’un singe.

Une chose toutefois doit nous consoler et nous raffermir : les énigmes mêmes que se pose l’intelligence témoignent de sa grandeur, car n’est-il pas vrai de dire que celui-là sait le plus qui Se fait à lui-même le plus de questions ? A quelques-uns l’étude des rapports entre l’homme et les bêtes pourra sembler un danger, un signe de décadence, une sorte d’abdication morale. Ces craintes, justifiées peut-être en un certain jour ou dans un certain lieu, n’arrêtent pas celui qui se place à la hauteur d’une philosophie indépendante des systèmes et des écoles. Quelle que soit l’origine de l’homme, il a depuis des siècles une histoire qui n’emprunte rien au règne animal : il a élevé civilisation sur civilisation et rempli le monde des monumens de son ambition et de son génie ; il est le seul acteur d’un drame où les autres êtres n’apparaissent que comme des accessoires. Puis, si, laissant derrière lui le monde visible, il entre dans la sphère idéale de la pensée, nul ne peut l’y suivre, et il s’élance tout seul dans ces régions qui lui ont été réservées. Qui ne connaît ce tableau admirable où Michel-Ange a représenté la création de la femme ? On pourrait y voir comme une image symbolique de la création de l’âme. Étendu sur un sol nu et déchiré, Adam est plongé dans un sommeil léthargique et sans rêves ; sa tête sombre et pendante, ses mains languissantes sont presque celles d’un cadavre ; cependant Eve, souriante, étonnée, s’élève derrière lui par un mouvement plein de force et de grâce, et tend ses mains suppliantes vers l’austère Créateur. Ainsi de la matière inerte livrée aux vulgaires combinaisons des affinités chimiques sort une flamme que rien ne peut étouffer ni ternir, et qui, vivifiant la pensée humaine, s’élève avec elle jusqu’au foyer divin dont la splendeur illumine le monde.


AUGUSTE LAUGEL.