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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/232

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M. Gratiolet est aussi d’avis que la faculté du langage constitue le caractère spécifique de l’intelligence humaine. Les hommes à petit cerveau parlent ; aucun singe n’a jamais parlé. M. Gratiolet attache une bien plus grande importance que M. Huxley aux détails anatomiques qui distinguent les encéphales humains et simiens, puisqu’il range l’homme, avec M. Serres et M. Isidore-Geoffroy Saint-Hilaire, dans un règne à part ; mais il ne croit pouvoir mieux caractériser ce règne qu’en lui donnant le nom de règne du verbe. Par des exemples fort ingénieux, il montre comment la faculté du langage est indispensable au développement de la pensée. « Cette faculté, écrit-il, en délivrant l’intelligence de l’esclavage des sens, est la condition première de toutes les idées morales. L’idée du nombre elle-même n’existe que par elle. Tout nombre comprend en effet l’idée abstraite d’unité, et peut être représenté par M + 1, M étant le signe d’une collection définie d’unités. Or une pareille idée ne peut venir des sens, l’expérience démontrant que la plus grande valeur de M, appréciable dans une sensation immédiate, est de deux ou trois tout au plus. » Bien des expériences peuvent servir à confirmer cette assertion pour ce qui regarde les animaux : les enfans, on le sait, n’apprennent à compter qu’en apprenant à parler. Pour l’homme adulte, trois objets frappent autrement ses yeux que deux ; mais ses sens ne lui font pas distinguer dans un panier dix-neuf œufs par exemple de vingt. Le nombre n’est ni dans les sens ni dans l’imagination ; l’idée que nous en possédons suppose un langage formel.

Une analyse subtile retrouverait peut-être dans la faculté du langage la force qui nous permet de nous élever à beaucoup d’autres notions fondamentales qui servent en quelque sorte de base à tout l’édifice de l’intelligence humaine. On pourrait dire en ce cas que cette faculté organise la pensée, de même que la force vitale organise la matière inerte. L’origine du langage, serait-ce donc le phénomène qui a fait passer notre espèce de l’animalité, proprement dite à l’humanité ? Le langage inarticulé des brutes a-t-il pu se transformer en langage articulé par suite du développement graduel d’un organe ? La philosophie des langues, la syntaxe seraient-elles virtuellement enfermées déjà dans ces sons- qui n’expriment que les monotones appels de la joie, de la souffrance, de la terreur ? Y aurait-il chez les animaux supérieurs tout un mécanisme préparé en quelque sorte pour le raisonnement, mais tenu encore immobile par quelque frein matériel ? Les philologues s’accordent généralement à reconnaître que les langues ont été créées de toutes pièces, qu’elles ont été des œuvres spontanées, complètes, sorties de la pensée humaine aussi naturellement que la fleur sort de l’arbre. M. Renan a