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de l’homme primitif luttant avec des pierres contre les monstres qui lui disputaient l’empire de la terre : l’imagination seule peut nous ramener à cet âge herculéen dont les premières phases ont sans doute précédé la création du langage, et nous montrent l’humanité à peine dégagée encore des puissantes étreintes de l’animalité.


II

Si, par la doctrine de la transformation des espèces, il était possible d’établir une parenté, une filiation certaine entre tous les êtres de la création, la question de l’ancienneté de l’homme recevrait ainsi une solution indirecte, et la zoologie suppléerait, sur ce point capital, à l’impuissance de la géologie. Aussi n’y a-t-il pas lieu de s’étonner que sir Charles Lyell, bien qu’à ses yeux les preuves invoquées dans la première partie de cette étude aient toute la rigueur d’une démonstration, ait cherché à corroborer sa thèse en appuyant, par des argumens très ingénieux, la théorie de M. Charles Darwin. Au premier abord, il semble que son ouvrage, l’Antiquité de l’Homme, manque d’unité : toute la seconde moitié est consacrée à la botanique, à la zoologie générales ; mais ce défaut d’unité n’est qu’apparent : il est encore question de l’homme, quand même on ne prononce plus son nom. La loi qui relie les plus humbles termes de la série animale ou végétale en rattache aussi les termes les plus élevés. Si le temps seul a été nécessaire pour que les plantes des anciens continens devinssent, par une série de métamorphoses, les plantes de nos jardins et de nos forêts, le temps a aussi été pour quelque chose dans la formation de l’homme. Si l’on admet une intervention spéciale et particulière de la force créatrice pour expliquer l’apparition de ces myriades d’êtres variés qui, depuis les premiers âges géologiques jusqu’au temps présent, se sont succédé sur le globe, on peut logiquement penser que l’homme est un ouvrage complet, indépendant, sans lien avec le passé, que son apparition, comme celle de toute chose vivante, a été l’effet spontané, subit, d’une puissance supérieure à nos investigations. C’est là, il est à peine nécessaire de le dire, la croyance à laquelle la tradition nous a accoutumés, c’est dans cet esprit que l’on a interprété le mythe biblique d’une statue de limon, animée par un souffle divin ; c’est également dans le sens littéral que l’on s’est habitué à comprendre les passages relatifs à la création de la femme : au lieu d’y voir une expression symbolique de l’unité des natures masculine et féminine, reflet et complément l’une de l’autre, on s’est arrêté à une image touchante et poétique, l’un des tableaux familiers de ce drame qui commence à la création de l’homme et qui finit avec la chute.