Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/210

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


plus sauvage que le Patagon, une brute féroce luttant avec de simples pierres taillées en biseau contre les animaux auxquels il dispute sa misérable existence.

La vérité est souveraine, elle est divine, et jamais il ne nous est permis de voiler son image. Il y a pourtant, qui ne le sait ? des âmes délicates que certaines vérités épouvantent ou révoltent, comme il y a des hommes incapables de demeurer dans le cabinet d’un anatomiste, au milieu des irritantes fumées de l’esprit-de-vin, alourdies par les fétides vapeurs du sang. Qui songerait pourtant aujourd’hui, comme on le faisait jadis, à interdire aux savans la dissection des cadavres ? Quelle colère puérile irait briser dans les collections tous ces bocaux où, dans un liquide jauni, se balancent les gluans embryons, les monstres étranges, les fœtus livides, les organes de tout genre, mis à nu par un scalpel habile ? Qui n’est prêt à profiter des importantes leçons qu’on a su tirer de ces études longtemps regardées comme une impiété et une profanation ? Il faut bien qu’on permette aussi à la géologie de rechercher dans les restes du passé les traces de l’homme primitif, à la zoologie de ressaisir tous les fils qui rattachent notre espèce à la faune terrestre. Sans doute on n’entreprend pas, même aujourd’hui, de telles études sans éveiller des susceptibilités ombrageuses. Il faut respecter le sentiment dont elles sont l’expression ; mais on doit reconnaître aussi qu’il s’alarme peut-être inutilement. Quelle que soit notre origine, nos devoirs restent les mêmes : si notre berceau, comme celui du Christ, est dans une étable, notre royaume actuel n’en est pas moins assez vaste, assez beau ; nous rachetons par la grandeur de notre pensée, par la faculté de concevoir l’infini, toutes les misères de notre existence matérielle. Les comparaisons entre l’homme et les bêtes n’inspiraient point au ferme esprit de Bossuet ces craintes efféminées : « Dieu, s’écriait-il dans son traité de la Connaissance de Dieu et de soi-même, sous les mêmes apparences a pu cacher divers trésors, » pour faire comprendre que, si les organes sont communs à l’homme et à la brute, on en peut conclure que l’intelligence n’est pas seulement attachée aux organes.

L’Angleterre est le pays où le respect traditionnel pour les livres sacrés du christianisme est entré le plus profondément dans les âmes et où depuis soixante ans l’esprit philosophique a le moins montré de hardiesse ; c’est là pourtant qu’on a écrit les livres récens où l’on cherche à démontrer l’origine extrêmement ancienne de l’homme, en même temps qu’à le rattacher par la doctrine de la transformation des espèces aux animaux supérieurs de la création. Jusqu’ici, l’esprit théologique n’est pas encore entré en lutte contre les nouvelles doctrines, soit qu’ayant renoncé, à la suite des premières découvertes de la géologie, à l’interprétation littérale des