Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/207

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à ces personnages ? les trouvera-t-elle plus prévoyans, plus soucieux de la liberté quand ils n’en auront plus besoin ? Je le crois de tout mon cœur. À tout hasard, j’ose leur suggérer que, le cas échéant, leur premier devoir sera de mettre en pièces le Bulletin des Lois, d’en exterminer au moins certaines pages, et non pas de faire une loi nouvelle sur les communes.

L’étrange idée que de rêver communes sur un sujet tel que le gouvernement de la France par elle-même ! Je me demande si l’on a bien pesé tout ce qu’il y a sous ce peu de mots. Voici le problème dans la complication et pour ainsi dire dans la contradiction de ses termes : il ne s’agit pas de moins que d’impulsions et de disciplines pour trente-six millions d’hommes, inégaux, divers et même furieusement hostiles les uns aux autres. Ce n’est pas tout. Cette impulsion et cette discipline, il s’agit de les puiser dans ces hommes eux-mêmes et non plus, comme autrefois, dans quelque pouvoir extérieur à la société : race conquérante, dynastie, église. Fut-il jamais pareille énigme ? C’est pourtant là que nous attend la civilisation ! A ces replis où s’enveloppe la chose, ajoutez certaines épines toutes françaises : — un pays où nobles et prêtres, ces guides naturels des peuples, sont frappés de défaveur ; — une nation monarchique, dit-on, mais où telles dynasties contestent le droit national, tandis qu’elles sont contestées elles-mêmes par la nation ; — un, peuple couronné de droits qui lui laissent toute sa misère ; — à chaque pas, des intérêts délicats et sensitifs, tout matériels qu’ils sont, dont la vile utopie est le pouvoir absolu… Une nation voisine n’a pas pris moins de deux cents ans pour résoudre ce problème, en mettant de côté pour cela roi et peuple (faites-moi la grâce de remarquer ces deux éliminations, je n’en rabats rien), en y employant ses hautes classes constamment recrutées et fortifiées, instruites par une expérience patrimoniale, des classes d’état en quelque sorte, nées et élevées pour gouverner comme pour vivre. Espérons que cette manière d’être libre n’est pas la seule, puisqu’elle n’est pas à notre usage ; mais ne croyons pas non plus ouvrir une école de gouvernement, une gymnastique de liberté, en faisant décider sur place les questions de chemins et d’écoles : rien ne peut tenir lieu d’un cheval pour apprendre l’équitation.


DUPONT-WHITE.