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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/204

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Elle n’est pas claire de tout point cette consultation que l’on citait tout à l’heure : il est vrai qu’elle n’était pas faite pour nous ; mais enfin vous y voyez nettement ce fait capital, ce prodige dont le continent n’a pas la moindre idée : un gouvernement qui répond de ses actes et qui en répond devant des juges, — même quand il s’agit d’actes qui intéressent la paix publique, — même devant les juges ordinaires, devant le jury, devant le pays enfin exerçant la souveraineté des jugemens !

Il est bien entendu aujourd’hui d’un bout à l’autre de l’Europe que les gouvernemens sont responsables, et cette responsabilité a lieu en effet. Seulement, quand elle n’est pas organisée par les lois avec détermination expresse des personnes et des cas où elle s’applique, elle est nulle ou violente, et voici ce qui arrive : les gouvernemens demeurent longtemps impunis, quinze ou vingt ans, malgré maint écart ; puis ils sont punis un beau jour et une bonne fois, on les brise comme verre, on les culbute, on les proscrit : c’est le cas des révolutions, qu’il ne faut pas détailler avec trop de complaisance, vu leur injustice, qui est de mettre à mal tout le monde, les innocens comme les coupables, et parce que le plaisir qu’on y prend est sujet à de fortes expiations. Un pays civilisé pourrait adopter d’autres façons.

Les Anglais nous donnent à ce propos un grand exemple, mais qui n’est peut-être pas pour plaire à tout le monde, ni même pour être compris de tout le monde. Aussi veux-je l’analyser et le proposer dans tous ses détails à notre étonnement, à notre scandale. Oui, sachons-le bien, il y a un pays où les chefs militaires ayant fait acte de répression peuvent être traduits en justice comme homicides, — où ils appellent en garantie à côté d’eux le gouvernement dont ils ont reçu les ordres, — où celui-ci vient expliquer au juge qu’il a entendu exécuter les lois, — où le juge peut décider que la loi n’a pas été exécutée, mais violée, qu’un crime a été commis sous couleur, de répression légale, un crime dont le gouvernement ou ses agens doivent porter la peine. Il ne faut pas vous voiler la face : une société peut vivre avec ces mœurs, et même prospérer de la manière la plus enviable. Vous savez bien que le pays où se passent ces choses énormes n’en est pas moins très ordonné, très policé, très réputé pour tous les articles de civilisation ? mais ce qu’on y voit le plus, c’est le sentiment de la légalité, c’est l’ordre existant par lui-même en quelque sorte et debout dans les consciences. Je ne puis me défendre de soupçonner dans ces mœurs l’action du gouvernement et de ses exemples. Qui sait ? Le droit ainsi observé au faîte de l’état est peut-être ce qui donne le l’on à cette société où l’on ne voit ni révolutions, ni assassinats politiques,