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Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/202

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adultes. Aucune nation, à aucun âge, n’est dépourvue des instincts d’ordre, de liberté, de sécurité : dès ses premiers pas, elle en crée ce qu’elle peut et comme elle peut, soit dans la personne du père, soit dans l’enceinte des castes et des localités ; mais elle rejette ensuite, c’est par là qu’elle est grande, elle rejette ou réforme ces ébauches, ces campemens, dont je n’excepte pas la famille, qu’il a fallu refaire, encore bien moins les communes, où avorte la nation, où l’individu lui-même, gouverné de trop près, n’a pas tout son développement. Ainsi s’élève une société, faisant ses lois avec des, idées, dès qu’elle a des idées, détruisant au nom du droit et de la nation qu’elle a conçus dans toute leur ampleur les brins de pouvoir et de garanties dont elle s’était contentée jusque-là. Telle est au surplus la voie naturelle du progrès. Par une destinée toute pareille, les patois et les dialectes locaux font place à une langue nationale. Et ceci est plus qu’un exemple : on voit là toute la puissance de fusion qui appartient aux similitudes morales parmi les hommes. Quand il existe quelque part des rapports d’esprit et de goût capables de créer l’unité de langage, on peut bien attendre du même fond l’unité de lois et de pouvoir politique. Or comment traiterez-vous ici de dépravation ce que vous tenez là pour un progrès évident ? Maintenant, si l’unité politique, au lieu d’être œuvre de raison, est œuvre d’instinct tout comme l’unité de langage, elle n’en est que plus grande ; si elle se fait en nous et sans nous, c’est qu’elle n’est pas humaine.

Ainsi l’unité du pouvoir, dont vous vous plaignez, n’est pas le mal dont nous souffrons ; ce mal est ailleurs. Il consiste dans l’intensité du pouvoir, — et cette intensité a tort non à l’égard des localités, mais à l’égard des individus, — et à l’égard de ceux-ci, non dans leurs relations civiles, mais dans leurs relations avec la puissance publique. Ici notre tradition est mauvaise, ou plutôt la race elle-même est en faute, et nous apercevons dans toute sa laideur le revers de l’esprit français. Jusqu’à présent, nous n’avions vu que les côtés lumineux de la race, — ce qu’elle a de philosophique, par où elle comprend la justice comme la base des rapports humains et la loi comme l’organe de la justice, professant ainsi l’empire de la règle et de l’ordre plutôt que le développement des individus, — ce qu’elle a de sociable, par où elle multiplie ces rapports qui sont la matière du juste et l’occasion des lois. Mais voici comment se déprave un esprit ainsi doué : dans son besoin de justice et de sanctions réglementaires, il prend l’alarme, il s’abaisse quelquefois à considérer le pouvoir exécutif comme l’unique gardien de l’ordre, et on le voit alors, cédant tous ses droits, prodiguer au pouvoir les lois d’exception, l’état de siège, les dictatures, la suspension de tous