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créé plus de droits qu’elle n’en a détruit, c’est qu’elle a créé tout le droit possible et concevable en constituant sur la ruine des castes l’individu et la nation. Oui sans doute, on a parlé, on a promis en 89 plus qu’on n’a agi, plus qu’on n’a tenu, et tout l’effort des temps qui ont suivi n’a pu monter à la hauteur de cet évangile. Cependant, si certaines choses ont été simplement déclarées, promises, ou du moins n’ont pas encore tous les organes d’une vie imperturbable, d’autres ont été possédées aussitôt qu’énoncées ; les castes sont bien mortes ; conquis est le droit commun, ce qui est précieux, car cela ne veut pas dire simplement l’unité de la loi, mais l’équité de la loi en fait d’impôts, de peines, de garanties judiciaires, de successions, de libre concurrence, de libre admission aux emplois publics. Prenez bien garde que ceci est déjà une force de plus dans le monde moderne, une force à conséquences politiques. Ce qui se crée par là de richesse et d’indépendance, de lumière et de volonté, est un titre et pour ainsi dire une candidature impérieuse de la nation à se gouverner elle-même. Quand une pyramide a de telles bases, elle peut bien être le tombeau des dynasties, mais non leur chose, leur propriété. On a difficilement raison d’hommes reconnus qui veulent être des citoyens ; on empêcherait plutôt des esclaves d’arriver à la qualité d’hommes.

Mais pourquoi donc cette insuffisance, cette défaillance des faits comparés au droit tel qu’il a été reconnu et arboré ? La raison en est simple, c’est que ce droit était immense, un type suprême et transcendant : liberté, égalité, fraternité ! Concevez donc quelque chose par-delà ces dogmes ! Ce qui borne l’imagination doit rencontrer de furieux obstacles dans la pratique. C’est pourquoi, nantis de l’égalité, nous sommes en échec, en travail devant la liberté. Quant au troisième article de ce programme sans pareil, c’est le socialisme, pour l’appeler par son nom, dont les sectes parlent beaucoup et dont les gouvernemens, sans en rien dire, sans le savoir peut-être, font œuvre incessante… Tout cela est ténébreux, hésitant, mal étreint, parce qu’encore une fois tout cela est immense. Jamais peuple n’embrassa de tels espoirs et ne les détermina en même temps d’un trait si vigoureux. Rien, ne peut se comparer à un tel programme, si ce n’est peut-être ce plan d’études que Goethe a tracé de la main d’un étudiant allemand, Dieu, l’homme, la nature, et qu’il admire avec Méphistophélès pour sa précision et son étendue !

Ainsi soyons justes envers nous-mêmes : ce n’est pas notre effort qui est en défaut, c’est notre but, notre aspiration qui est peut-être en excès. On ne peut pas dire qu’il y ait de temps perdu, quand le christianisme lui-même a proclamé, il y a dix-huit cents ans, la fraternité humaine avec les fruits que vous voyez. C’est déjà une